UN JOUR, UN PAYS
République Dominicaine, le mur et les millions

Le béton s'étire sur cent soixante-dix kilomètres à travers Hispaniola, des collines de Dajabón jusqu'aux rives arides de Pedernales. Ce n'est pas seulement une frontière — c'est le programme politique de Luis Abinader résumé en ciment. Protéger le miracle dominicain du chaos haïtien, quitte à s'attirer les foudres des organisations internationales. La formule a fonctionné mieux qu'espéré.
Au soir du premier tour de mai 2024, la question n'était déjà plus de savoir si le président sortant l'emporterait, mais de quelle ampleur. Près de 59 % des voix, Leonel Fernández relégué à 27 %. Le Parti révolutionnaire moderne a raflé dans la foulée la majorité absolue au Congrès, la quasi-totalité des sièges sénatoriaux, l'essentiel des mairies. Ce niveau de domination institutionnelle est rare en Amérique latine — et Abinader compte bien en tirer parti.
L'homme n'est pas un idéologue. Chef d'entreprise au profil technocratique, il a su capter une anxiété nationale très réelle et la transformer en capital politique durable. Son équation est lisible : frontières verrouillées, orthodoxie fiscale, tourisme à grande vitesse. Le nationalisme migratoire lui assure une base populaire transpartisane. La croissance économique rassure les marchés. Les deux ensemble lui garantissent une latitude d'action que peu de dirigeants caribéens ont connue.
La relation avec Haïti structure tout le reste. Elle n'a jamais été simple — entre les deux nations qui partagent la même île, les traumatismes historiques et la méfiance culturelle sont profonds — mais elle a atteint ces dernières années un seuil de rupture que peu auraient anticipé aussi vite. Port-au-Prince sous la coupe des gangs, Saint-Domingue sous contrôle militaire renforcé. Les expulsions se comptent par dizaines de milliers chaque année, ciblant une population estimée à un demi-million de travailleurs haïtiens — cantonnés aux secteurs de la construction, de l'hôtellerie, de l'agriculture — que la machine sécuritaire broie sans distinction. Les rapports pointant des arrestations arbitraires s'accumulent. Le gouvernement ne les lit pas, ou feint de ne pas les lire. Le chantier du mur continue.
Ce mur est aussi une vitrine. Il dit aux marchés : nous contrôlons notre territoire. Il dit à l'électorat : nous ne paierons pas pour l'effondrement du voisin. Le message fonctionne d'autant mieux que l'économie dominicaine tient, et tient bien. Le PIB dépasse 120 milliards de dollars, la croissance moyenne frôle historiquement les 5 % — une anomalie positive dans une région structurellement atone. En 2025, l'île a accueilli près de 11,7 millions de visiteurs internationaux. Punta Cana, Puerto Plata, Samaná ne sont plus de simples stations balnéaires : elles génèrent environ 15 % de la richesse nationale et captent l'essentiel des investissements directs étrangers, qui ont atteint 4,5 milliards de dollars en 2024.
Les zones franches industrielles jouent un rôle complémentaire. La proximité du marché nord-américain, un coût du travail compétitif et la dynamique continentale de relocalisation des chaînes de valeur attirent des industriels soucieux de s'affranchir des aléas du transport maritime asiatique. La diaspora dominicaine — massivement établie aux États-Unis — rapatrie près de 12 milliards de dollars par an, soit environ 10 % du PIB. Cette manne irrigue directement l'économie réelle, soutient des centaines de milliers de foyers et amortit les chocs inflationnistes que la Banque centrale ne peut seule contenir.
Mais ce tableau flatteur a ses angles morts. Le modèle dominicain excelle à produire de la croissance globale — il échoue à la redistribuer. Le taux de pauvreté stagne autour de 23 % de la population, des poches de misère persistantes à l'ombre des complexes hôteliers sécurisés. Le système éducatif freine la montée en gamme technologique : le gouvernement a annoncé dans l'urgence un programme bilingue ambitieux, réponse tardive à une lacune qui pèse depuis des années sur l'attractivité pour les investisseurs exigeants en qualification. Le réseau électrique, chroniquement sous-financé et défaillant, engloutit des subventions étatiques que le budget ne peut se permettre indéfiniment. Les recettes fiscales plafonnent à 16 % du PIB — ce qui contraint sévèrement la puissance publique. Le seul service de la dette publique absorbe un cinquième des revenus de l'État. Abinader a déjà dû reculer sur plusieurs tentatives de rationalisation fiscale, face au risque d'embrasement social dans les rues de la capitale.
La position diplomatique n'est pas moins inconfortable. La dépendance à Washington est totale : les États-Unis absorbent plus du tiers des exportations manufacturières, fournissent l'essentiel des touristes et la quasi-totalité des remises migratoires. Tout ralentissement de la consommation américaine se lit immédiatement dans les carnets de commandes des zones franches et les taux de remplissage hôteliers. La politique migratoire de l'administration Trump aggrave cette exposition : une accélération des expulsions depuis les grandes métropoles américaines ciblerait des centaines de milliers de Dominicains en situation irrégulière, menaçant de tarir le flux vital des transferts et d'engorger un marché de l'emploi local incapable d'absorber un tel retour forcé. Washington dispose en outre de leviers commerciaux — la menace de renégociation des accords de libre-échange plane régulièrement sur les discussions.
Saint-Domingue manœuvre, renforce ses liens avec l'Union européenne, observe les investissements chinois dans la région avec un pragmatisme affiché. Mais la marge reste étroite : la géographie et l'économie imposent leur loi, et le géant nord-américain n'est pas du genre à laisser ses partenaires caribéens choisir librement leur camp. À ces contraintes s'ajoute une menace que ni la discipline budgétaire ni les murs frontaliers ne peuvent contenir : l'intensification du dérèglement climatique, dont les ouragans de plus en plus destructeurs et l'érosion des côtes menacent physiquement l'infrastructure même sur laquelle repose l'ensemble du modèle économique.
Le second mandat d'Abinader s'ouvre donc avec une majorité exceptionnelle et des risques structurels intacts. La prospérité dominicaine tient — mais elle tient sur trois hypothèses que le palais national ne maîtrise pas : la stabilité de l'économie américaine, la non-contagion du chaos haïtien, et la clémence d'une météo que le changement climatique rend chaque année moins prévisible.