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MEMOIRE D URNES

16 mai 1920 : comment la Suisse entra dans la Société des Nations par la plus étroite des portes

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Il a fallu onze cantons et demi. Pas douze. Pas treize. Onze et demi exactement — le seuil constitutionnel, atteint à la marge — pour que la Confédération helvétique rejoigne, au soir du 16 mai 1920, la Société des Nations. Si quelques centaines de voix avaient basculé dans un canton charnière, le verdict cantonal aurait contredit la majorité populaire. La Suisse aurait été projetée dans une crise politique que nul gouvernement n'était préparé à gérer. L'histoire diplomatique du XXe siècle s'en serait trouvée changée.

Ce résultat faillit ne jamais avoir lieu. Trois mois plus tôt, le 13 février 1920, le Conseil de la SDN avait rendu à Saint-James une décision juridiquement inédite : la déclaration de Londres reconnaissait que la neutralité perpétuelle de la Suisse était compatible avec le Pacte de la nouvelle organisation. Berne échappait aux sanctions militaires ; elle s'engageait à appliquer, si nécessaire, des sanctions économiques. C'était une exception taillée sur mesure, arrachée de haute lutte par Giuseppe Motta et Gustave Ador, deux conseillers fédéraux qui avaient compris avant d'autres qu'une Suisse absente du nouvel ordre wilsonien risquait d'en payer le prix économique et diplomatique. La Suisse encerclée par des nations exsangues et redessinées par les traités de paix ne pouvait se permettre l'isolement. Et Genève ne deviendrait la capitale de la diplomatie mondiale qu'à condition que la Confédération adhère.

Le Conseil fédéral soumit le projet au parlement dès août 1919. Mais une modification d'une telle portée réclamait l'approbation populaire et cantonale. La date fut fixée au 16 mai 1920. Ce faisant, le gouvernement déclenchait la campagne la plus violente que la démocratie helvétique eût connue depuis 1848. Le pays sortait de la guerre marqué par les pénuries, l'inflation et le traumatisme de la grève générale de novembre 1918. Dans ce contexte, la question de l'ouverture internationale prenait une charge émotionnelle explosive.

Le camp du oui rassemblait une coalition aussi large qu'hétéroclite : radicaux, conservateurs catholiques de Suisse romande, milieux économiques, intellectuels libéraux. Motta se dépensait sans compter, invoquant la vocation pacifique de la Confédération. En face, deux oppositions distinctes se retrouvaient à voter non pour des raisons contradictoires. La gauche socialiste, encore sous le choc de l'échec de la grève générale, voyait dans la SDN un syndicat de vainqueurs capitalistes conçu pour réprimer les révolutions prolétariennes. La droite conservatrice, paysanne et nationaliste — surtout puissante en Suisse alémanique — brandissait la neutralité absolue comme un principe intangible. Des officiers de l'armée publiaient des manifestes avertissant que Berne risquait d'être entraîné dans des guerres étrangères.

La fracture linguistique recoupait les clivages idéologiques sans exactement les reproduire. La presse romande, flattée par la perspective de voir Genève devenir l'épicentre des relations internationales, militait massivement pour l'adhésion. Les journaux alémaniques affichaient des positions bien plus divisées, teintées d'une germanophilie diffuse qui regardait d'un mauvais œil une organisation excluant l'Allemagne vaincue. Les comités d'action inondaient les cantons de tracts. Les affiches dramatisaient un choix binaire : la Suisse isolée derrière des barbelés, ou la Suisse enchaînée aux grandes puissances.

Le 16 mai au matin, la mobilisation était exceptionnelle : près de 77 % du corps électoral masculin se rendit aux urnes. Les résultats romands tombèrent en premier — Genève, Vaud et Neuchâtel à plus de 80 %, parfois 90 %. Le Tessin suivit. Puis vinrent les cantons alémaniques ruraux : l'Appenzell, Glaris, Uri, Schwyz, Obwald, Nidwald rejetaient le texte sans appel. Zurich non. Berne non. Saint-Gall non. Le décompte final livrait 416 870 voix pour l'adhésion, 323 719 contre — environ 56 % d'approbation populaire. La majorité des États, elle, se jouait à onze cantons et demi contre dix et demi. Un seul demi-canton séparait la Suisse de la SDN.

La suite donna raison aux sceptiques sur l'essentiel, et tort sur ce qui comptait vraiment. La Société des Nations ne fut jamais le système de sécurité collective dont rêvait Wilson. L'absence des États-Unis, la montée des totalitarismes, l'impuissance face aux agressions japonaise en Mandchourie puis italienne en Éthiopie en révélèrent toutes les failles. La Suisse naviguait en eaux troubles, justifiant en permanence sa neutralité différenciée. Motta présida l'Assemblée de la SDN en 1924 — apogée symbolique de l'engagement helvétique. Le 14 mai 1938, face à la déflagration européenne annoncée, le Conseil de la SDN acta ce que beaucoup avaient prévu : Berne ne serait plus invitée à participer aux sanctions. Retour à la neutralité absolue.

Ce que le scrutin de 1920 avait construit résista pourtant à l'effondrement de l'organisation qui l'avait rendu possible. Les institutions internationales restèrent à Genève. Le multilatéralisme s'inscrivit durablement dans l'ADN diplomatique suisse. La minorité latine avait imposé son choix à une majorité relative de cantons germanophones ruraux — clivage qui ne s'effacerait jamais tout à fait. Le Röstigraben n'attendait pas son nom, mais il était déjà là, cartographié par les urnes.