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MEMOIRE D URNES

18 mai 1974 : la nuit des crevettes, et après

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Un sénateur qui noie dans la bière et les plateaux de fruits de mer pour l'empêcher de remettre sa lettre de démission : la scène, passée à l'histoire sous le nom de Nuit des longues crevettes, résume à elle seule le style Whitlam — impétueux, inventif, rarement chanceux. Ce soir d'avril 1974 à Canberra, le Premier ministre travailliste croit tenir son coup tactique. Vince Gair, soixante-treize ans, sénateur dissident du Parti démocrate du travail, vient d'accepter le poste d'ambassadeur en Irlande. La manœuvre est simple : créer une vacance au Queensland, déclencher une partielle, arracher un siège au Sénat et briser l'obstruction qui paralyse le gouvernement depuis des mois. Joh Bjelke-Petersen, chef du National Country Party et Premier ministre du Queensland, éventera la combine en quelques heures. Il convoque des élections sénatoriales locales avant même que la démission ne soit officialisée.

C'est une gifle. Whitlam en tire immédiatement les conséquences : puisque la voie détournée est fermée, il empruntera la voie frontale. Le 10 avril, il se présente chez le gouverneur général Paul Hasluck et déclenche l'article 57 de la Constitution — dissolution simultanée des deux chambres. Le pays est convoqué aux urnes pour le 18 mai.

La campagne qui s'ouvre est d'une brutalité inhabituelle, même pour les standards australiens. Seuls dix-sept mois ont passé depuis la victoire historique de 1972, celle du slogan *It's Time* et de l'euphorie qui avait mis fin à vingt-trois ans de règne conservateur. L'euphorie est loin. Le premier choc pétrolier a tout changé : inflation à treize pour cent, taux en hausse, grèves dans l'industrie. Billy Snedden, chef de l'opposition libérale, joue cette partition sans relâche — Whitlam dépense, Whitlam détruit le pouvoir d'achat, Whitlam est sourd aux réalités. Le Premier ministre riposte en nommant ce qu'il combat : six projets de loi délibérément torpillés par le Sénat, dont la couverture maladie universelle. Son slogan réclame simplement qu'on le laisse gouverner. Les deux camps parlent à leurs bases sans vraiment s'adresser à l'autre — c'est le propre des campagnes de double dissolution.

Le 18 mai, le dépouillement s'annonce long. La double dissolution oblige à recompter l'intégralité des sièges sénatoriaux selon un système proportionnel complexe, et le résultat final ne tombera qu'à la fin du mois. La géographie du vote est sans surprise : le Queensland et l'Australie-Occidentale résistent, la Nouvelle-Galles du Sud et Victoria tiennent. Snedden refuse de concéder, clame que la coalition a remporté la vraie majorité des voix — commentateurs hilares, tension réelle. Au bout du compte, les travaillistes conservent la Chambre des représentants avec soixante-six sièges contre soixante et un, mais le Sénat reste bloqué à égalité parfaite : vingt-neuf contre vingt-neuf, un siège pour le Mouvement libéral, un indépendant.

Whitlam a survécu. Il n'a pas résolu le problème.

Il choisit alors d'aller jusqu'au bout de ce que la Constitution permet. Les 6 et 7 août 1974, pour la première et dernière fois de l'histoire parlementaire australienne, les membres des deux chambres siègent ensemble. Grâce à sa majorité globale, le gouvernement fait adopter les six projets bloqués, Medibank au premier rang. Victoire législative totale — et victoire à la Pyrrhus. La coalition conservatrice comprend ce jour-là que l'obstruction classique a ses limites. Elle cherche autre chose. Elle trouvera : le refus des crédits d'approvisionnement. Et le 11 novembre 1975, le gouverneur général John Kerr destitue Whitlam.

La Nuit des longues crevettes n'était que le premier acte.