La nuit du 2 au 3 janvier 2026, des hélicoptères des forces spéciales américaines se sont posés sur le complexe militaire où résidait Nicolás Maduro. L'opération Absolute Resolve a duré quelques heures. Maduro et son épouse Cilia Flores ont été transférés à bord de l'USS Iwo Jima, puis présentés devant la justice new-yorkaise pour trafic de drogue. Dans le chaos qui a suivi, le téléphone de Delcy Rodríguez a sonné. La Cour suprême lui ordonnait d'assurer l'intérim. Le 5 janvier, elle prêtait serment devant l'Assemblée nationale.
Ce n'est pas une surprise. C'est l'aboutissement d'une vie entière construite pour ce moment — ou pour quelque chose qui y ressemblerait.
Son père, Jorge Antonio Rodríguez, fondateur de la Ligue socialiste, est mort sous la torture dans les geôles de la DISIP en 1976. Delcy avait sept ans. Cette mort n'a pas seulement forgé une conviction politique : elle a tracé une stratégie. Pas la lutte armée — qui avait tué son père. La maîtrise de la loi. La patience administrative. Le contrôle des rouages. Née le 18 mai 1969 à Caracas, elle fête aujourd'hui ses 57 ans. Elle a décroché son diplôme d'avocate à l'Université centrale du Venezuela en 1993, suivi des cours à la Sorbonne et à Birkbeck sans aller jusqu'au diplôme, et elle est revenue au Venezuela juste au moment où Hugo Chávez arrivait au pouvoir et cherchait des cadres juridiques loyaux pour démanteler l'ancien système.
Elle a tout gravis. Vice-ministre des Relations avec l'Europe en 2006. Ministre de la Communication après la mort de Chávez en 2013. Chancelière en décembre 2014 — la première femme à occuper ce poste dans l'histoire du Venezuela. Son frère Jorge, psychiatre de formation, ancien maire de Caracas et président de l'Assemblée nationale depuis 2021, a suivi la même trajectoire ascendante. Le tandem a fonctionné comme un bloc : lui, le négociateur patient ; elle, le tranchant.
La séquence de 2017 dit tout sur sa méthode. Face à des mois de manifestations meurtrières, Maduro a convoqué une Assemblée constituante — manœuvre institutionnelle destinée à neutraliser le Parlement tombé aux mains de l'opposition. Le 4 août, Delcy Rodríguez en devenait présidente à sa séance inaugurale. De ce perchoir, elle a redessiné l'architecture répressive du pays : magistrats écartés, lois contre la haine transformées en instrument d'incarcération massive. L'Union européenne a gelé ses avoirs et lui a fermé l'espace Schengen dès juin 2018. La sanction a produit l'effet inverse : auprès des milices chavistes, elle est devenue une figure d'incorruptible.
En 2024, Maduro lui a ajouté les Finances et le Pétrole à son portefeuille. La production nationale s'était effondrée sous le million de barils par jour. Elle a négocié des accords avec des sociétés russes, iraniennes et turques — brut lourd contre diluants, liquidités, matériel. En juillet 2024, lors d'une inspection des dégâts laissés par l'ouragan Beryl à Cumanacoa, un arbre s'est abattu sur elle. Elle est réapparue quelques semaines plus tard, appareillages orthopédiques visibles, ton inchangé.
Depuis janvier 2026, elle gouverne un pays décapité par une opération américaine, sous sanctions, coupée de l'Occident, avec une économie structurellement détruite. Sa réponse n'a rien d'improvisé. Elle a limogé Alex Saab le 16 janvier — l'homme que Washington avait lui-même relâché en 2023 dans un échange de prisonniers avant qu'il ne soit nommé ministre. Le 18 mars, elle a destitué le ministre de la Défense, le général Padrino López, et renvoyé le haut commandement militaire. Ces épurations signifiaient une chose : elle ne serait pas une présidente de transition malléable.
Le conflit sur l'Essequibo — 160 000 km² de forêt revendiqués par Caracas, administrés par Georgetown depuis un siècle, et désormais traversés par des réserves massives d'hydrocarbures — est devenu son instrument de mobilisation interne. Le 12 mai 2026, Donald Trump a posté sur Truth Social une illustration du Venezuela aux couleurs américaines, avec la mention « 51e État ». La Maison Blanche a relayé. La réponse de Caracas a fusé dans la journée : la patrie de Bolívar n'avait rien à soumettre.
Le mandat initial de quatre-vingt-dix jours a juridiquement expiré. La Cour suprême — dont les juges ont été sélectionnés sous son autorité passée — ne s'est pas réunie pour fixer une date électorale. Entre le 4 et le 11 mai, Delcy Rodríguez s'est rendue à La Haye pour les audiences de la Cour internationale de justice sur l'Essequibo. C'était sa première sortie hors du Venezuela depuis janvier. Elle n'a pas plaidé sur le fond : elle a réaffirmé que son pays refusait la compétence de cette juridiction et exigeait des négociations bilatérales directes. Quand elle a quitté la salle après son allocution, personne n'a esquissé un geste.