MEMOIRE D URNES
21 mai 2006 : À deux mille trois cents voix près

Le seuil de 55 % imposé par Bruxelles n'a jamais été une règle démocratique — c'était un filet de sécurité politique. Miroslav Lajcak, envoyé spécial de l'Union européenne, l'avait posé sur la table à Podgorica en ce début d'année 2006 avec une franchise désarmante : l'indépendance du Monténégro ne serait reconnue que si le camp séparatiste franchissait ce seuil, avec au moins 50 % des inscrits aux urnes. Les indépendantistes ont crié à la trahison du suffrage majoritaire. Ils ont fini par signer, faute de choix : sans cette garantie arithmétique, pas de reconnaissance internationale immédiate. Le scrutin du 21 mai 2006 se jouait donc sur une ligne de crête où chaque voix avait la valeur d'un argument diplomatique.
La séquence qui mène au référendum commence dans les ruines de l'ex-Yougoslavie. Après les guerres des années 1990, la Serbie et le Monténégro restent les deux seules républiques à maintenir un lien étatique. En 2003, sous la pression directe de Javier Solana, chef de la diplomatie européenne, l'accord de Belgrade crée la Communauté d'États Serbie-et-Monténégro — une confédération lâche, avec des monnaies asymétriques et des douanes distinctes, que les diplomates surnomment ironiquement « Solania ». L'accord contient une clause-clé : passé un moratoire de trois ans, chaque république peut organiser un référendum sur son autodétermination. Milo Djoukanovitch attend l'échéance avec une patience de prédateur. Depuis sa rupture avec Slobodan Milosevic en 1997, il a purgé l'appareil d'État des éléments unionistes, adopté le mark allemand puis l'euro, et pris le contrôle des frontières douanières. À ses yeux, le référendum ne fait qu'officialiser une souveraineté déjà fonctionnelle. Les chancelleries occidentales, elles, redoutent un nouveau foyer balkanique : le seuil de 55 % vise à prévenir le spectre d'une Bosnie-Herzégovine dans les montagnes de l'Adriatique.
La campagne référendaire fracture les familles, les villages et les régions. Le Bloc pour l'indépendance, mené par le Parti démocratique des socialistes de Djoukanovitch et le Parti social-démocrate, mise sur la viabilité économique, l'intégration européenne, et la réparation de ce que les indépendantistes appellent l'injustice de 1918 — l'absorption du Monténégro par le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes lors de l'Assemblée de Podgorica du 26 novembre. Ce camp s'appuie sur les minorités nationales : Bosniaques, Albanais et Croates, qui représentent près d'un quart de la population, voient dans l'indépendance le seul pare-feu définitif contre le nationalisme de Belgrade.
En face, le Bloc pour le maintien de l'État commun, dirigé par Predrag Boulatovitch du Parti socialiste populaire, joue la carte de l'interdépendance économique avec la Serbie, des liens de sang, de l'accès gratuit aux hôpitaux et universités de Belgrade, et de la préservation d'un espace orthodoxe unifié. Il peut compter sur le soutien logistique et financier du gouvernement de Vojislav Kostunica, et sur la bénédiction — active, très active — de l'Église orthodoxe serbe, dont le métropolite Amfiloije n'hésite pas à lancer des anathèmes contre les promoteurs de la scission. La question du corps électoral vire à la guerre administrative. La loi référendaire, validée par Bruxelles, exclut du vote les plus de deux cent cinquante mille Monténégrins résidant en Serbie. Belgrade crie au hold-up. Podgorica affréte des vols spéciaux et des trains depuis l'Europe de l'Ouest et les États-Unis pour rapatrier la diaspora monténégrine, bosniaque et albanaise, jugée acquise à l'indépendance.
Le 21 mai, les files d'attente s'étirent des côtes de l'Adriatique aux montagnes du nord. À la clôture des bureaux de vote, la participation atteint 86,5 % — un chiffre sans équivalent dans l'histoire électorale européenne récente. Le dépouillement se déroule sous l'œil de trois mille observateurs. Vers vingt et une heures, les premières projections des ONG de surveillance tombent : le oui dépasse 50 %, mais le seuil fatidique de 55 % vacille. Les chiffres oscillent — 55,1, puis 55,3. Peu avant minuit, Djoukanovitch annonce la victoire à 55,5 % devant ses partisans. Boulatovitch refuse immédiatement de concéder, exige un recomptage et dénonce des achats de voix dans les bastions albanais. La nuit s'étire. C'est seulement le lendemain matin que la Commission électorale confirme : sur 419 240 votants, 230 711 ont dit oui — soit 55,5 % des suffrages valides. La marge sur le seuil de Bruxelles : deux mille trois cents voix.
Le 3 juin 2006, le Parlement adopte la déclaration d'indépendance, boycotté par l'opposition unioniste. Deux jours plus tard, Belgrade prend acte de la séparation, héritant mécaniquement de la continuité juridique de l'ancien État, de son siège à l'ONU et de ses traités internationaux. Le 28 juin, le Monténégro devient le 192e membre des Nations unies. Aucun coup de feu n'a été tiré — épilogue pacifique de quinze ans de désintégration yougoslave.
Les cartes électorales racontent pourtant un pays coupé en deux : le sud côtier, la capitale et les régions frontalières de l'Albanie et de la Bosnie ont voté pour ; le nord montagneux, frontalier de la Serbie, a rejeté la séparation parfois à plus de 70 %. Deux décennies plus tard, cette fracture structure encore la vie politique de Podgorica. Les débats sur le recensement, la langue officielle et l'influence de l'Église orthodoxe serbe ramènent systématiquement à cette nuit de mai. Ce soir-là, les militants indépendantistes tiraient des feux d'artifice au-dessus de la capitale. Près de la moitié de leurs concitoyens regardait le ciel avec le sentiment d'avoir perdu leur pays.