MEMOIRE D URNES
22 mai 1998 : Irlande du Nord, le jour où les urnes ont battu les armes

Le 22 mai 1998, les bureaux de vote ouvrent à sept heures du matin dans un silence que la province n'a pas connu depuis trente ans. Ce n'est pas une élection ordinaire. Les habitants d'Irlande du Nord et de la République d'Irlande votent simultanément, pour la première fois depuis la partition de 1921, sur un texte unique : l'Accord du Vendredi saint, signé six semaines plus tôt au terme de nuits de négociations épuisantes présidées par l'Américain George Mitchell. Dans les files d'attente qui se forment devant les écoles de Belfast, de Derry ou de Dublin, beaucoup tiennent encore dans leurs mains le fascicule de trente pages envoyé à chaque foyer des deux côtés de la frontière.
Le chemin qui a conduit à cette matinée est pavé de plus de trois mille cinq cents morts. Depuis la fin des années soixante, la province britannique vit au rythme des alertes à la bombe, des assassinats ciblés et des patrouilles militaires dans ses rues. Des générations entières ont grandi dans cette guerre urbaine de basse intensité opposant nationalistes catholiques et unionistes protestants, avec l'armée britannique pour arbitre impuissant. L'épuisement de la population a fini par forcer les paramilitaires de l'IRA et des milices loyalistes à envisager ce qui semblait impensable : le compromis.
Ce que l'accord demande aux électeurs n'est pas simplement de valider un traité. Il leur demande d'accepter ses zones d'ombre. La libération anticipée de centaines de prisonniers paramilitaires — auteurs d'attentats meurtriers — dans un délai de deux ans. La réforme d'une police nord-irlandaise massivement dominée par les protestants. Pour les familles des victimes, cette perspective est une déchirure que les formules diplomatiques ne peuvent pas atténuer. Au Sud, l'enjeu est d'une autre nature, mais tout aussi fondamental : les électeurs irlandais doivent approuver la suppression des articles 2 et 3 de leur Constitution, qui revendiquaient jusqu'alors la souveraineté sur l'ensemble de l'île. C'est l'abandon formel du rêve irrédentiste sur lequel l'État irlandais moderne a été construit.
La campagne a produit des alliances que personne n'aurait osé imaginer un an plus tôt. Blair et Ahern soutenant le même texte que Gerry Adams, président du Sinn Féin, lequel appelait à voter en faveur d'un accord qui entérine la partition — le choc était réel dans les rangs républicains, provoquant des scissions marginales mais dangereuses. Côté unioniste, la fracture était ouverte et publique. David Trimble, dirigeant du Parti unioniste d'Ulster, avait engagé toute sa crédibilité politique en signant. Près de la moitié de ses propres députés à Westminster faisaient activement campagne contre lui.
Le visage de cette opposition était le révérend Ian Paisley, fondateur du Parti unioniste démocrate et tribun redoutable. Il sillonnait la province en lisant les noms des victimes de l'IRA devant des rassemblements massifs, hurlant que voter Oui revenait à signer un pacte avec le diable. Les sondages internes du gouvernement britannique, à quelques jours du scrutin, montraient la communauté unioniste coupée exactement en deux.
Face à cette hémorragie dans les intentions de vote protestantes, le camp du Oui a tenté un coup de force émotionnel. Le 19 mai, trois jours avant le scrutin, U2 monte sur la scène du Waterfront Hall de Belfast pour un concert gratuit. Dans un moment d'une puissance visuelle absolue, Bono saisit le bras de David Trimble et celui de John Hume, le dirigeant nationaliste historique, et les lève ensemble vers le ciel, devant une foule composée d'adolescents catholiques et protestants mêlés. Cette poignée de main chorégraphiée s'imprime le lendemain sur toutes les unes des journaux britanniques et irlandais, offrant au camp de la paix l'image dont il avait désespérément besoin.
Le jour du vote, la mobilisation dépasse toutes les projections. Des avions entiers affrétés par des expatriés atterrissent à Belfast et Dublin, ramenant des étudiants et des retraités installés en Angleterre ou aux États-Unis. Dans les quartiers ouest de Belfast, bastion républicain, comme sur Shankill Road, cœur du loyalisme, les électeurs convergent avec la même discipline grave. Le taux de participation atteindra 81,1% en Irlande du Nord — un chiffre écrasant pour un territoire habitué à la méfiance envers les urnes.
Les résultats, annoncés le samedi 23 mai, confirment la victoire du Oui : 71,12% en Irlande du Nord, 94,39% en République d'Irlande. L'analyse des votes nord-irlandais révèle l'architecture réelle de ce plébiscite : environ 96% des catholiques ont voté pour l'accord, contre une courte majorité de 51 à 53% chez les protestants. Cette marge infime donnait à Trimble le mandat minimal pour engager son parti dans le partage du pouvoir — guère plus. Paisley refusa de reconnaître la légitimité du scrutin et promit de détruire les nouvelles institutions de l'intérieur.
Moins de trois mois plus tard, le 15 août 1998, une voiture piégée de la Vraie IRA — faction dissidente opposée à l'accord — explose dans le centre commerçant d'Omagh. Vingt-neuf morts, dont une femme enceinte de jumeaux, plus de deux cents blessés. L'attentat le plus meurtrier de l'histoire du conflit. Au lieu de détruire le processus, il le consolida, marginalisant définitivement les groupes qui refusaient le verdict des urnes.
Le reste appartient à une histoire plus longue et moins triomphale. Le désarmement des paramilitaires prit des années, épuisant la confiance des unionistes modérés et balayant politiquement Trimble au profit de la ligne dure de Paisley. Le gouvernement partagé s'effondra à plusieurs reprises, suspendu par Londres à chaque blocage institutionnel. Vingt-cinq ans après le vote, les murs de la paix qui séparent les quartiers catholiques et protestants de Belfast sont toujours fermés à clef chaque soir à la tombée de la nuit.