Les portes de l'école primaire de Sonning, dans le Berkshire, s'ouvrent à sept heures précises sous un ciel gris. Ce jeudi 23 mai 2019, des assesseurs britanniques déploient des urnes en plastique noir pour un scrutin qui n'aurait jamais dû avoir lieu. Trois ans après le référendum sur le Brexit, le Royaume-Uni est sommé de retourner aux urnes pour élire soixante-treize députés au Parlement européen. À quelques centaines de kilomètres, les bureaux de vote néerlandais accueillent leurs premiers électeurs avec la même ponctualité matinale. Les deux pays ouvrent traditionnellement le bal électoral continental le jeudi, sous embargo strict jusqu'au dimanche soir. Derrière cette simultanéité de façade, deux crises politiques majeures s'affrontent : les Britanniques votent dans une fureur sourde contre une classe dirigeante incapable d'honorer le Brexit, les Néerlandais se déchirent sur l'avenir même du projet européen. Le continent regarde ces deux nations avec l'appréhension de qui sent le sol se dérober.
L'organisation de ce vote sur le sol britannique constitue à elle seule une humiliation institutionnelle. Le 29 mars 2019, date prévue de la sortie effective de l'Union, a été franchi sans que Westminster ne parvienne à ratifier le moindre traité de retrait. Theresa May a dû aller quémander une extension à Bruxelles. Le Conseil européen, tiraillé entre la fermeté française et la prudence allemande, a accordé un sursis jusqu'au 31 octobre — déclenchant une mécanique imparable : le pays, toujours membre de plein droit, était juridiquement contraint de participer au renouvellement du Parlement de Strasbourg. Les autorités locales ont imprimé les bulletins dans une urgence chaotique. L'électorat se retrouve convoqué pour choisir des représentants dont le mandat est officiellement prévu pour expirer en quelques semaines.
Chez les conservateurs, la campagne ressemble à un effondrement silencieux. Les candidats tories refusent le porte-à-porte, terrifiés par l'hostilité de leurs propres électeurs. Le siège national coupe les vivres, refusant d'investir dans une bataille perdue d'avance. Theresa May, députée de Maidenhead, glisse son bulletin dans l'urne de Sonning en sachant que sa trajectoire politique s'achève avec ce geste. Ses ministres complotent ouvertement dans les couloirs de Whitehall, tandis que le pays sombre dans une paralysie législative totale. Ce scrutin contraint bascule instantanément en second référendum officieux, un défouloir national où les loyautés partisanes centenaires se dissolvent sous la pression exclusive de la ligne de fracture européenne.
L'espace laissé vacant par la déroute tory et les calculs de Corbyn est colonisé par une seule figure. En quelques semaines, Nigel Farage structure le Brexit Party avec une efficacité redoutable — sans appareil pesant, sans programme économique détaillé, sans manifeste. Un message unique, martelé lors de rassemblements gigantesques dans les bastions industriels du nord et les villes côtières du sud : l'élite de Westminster a saboté la volonté populaire. Ses meetings drainent des foules électrisées. L'atmosphère vire à l'agressivité : les jets de milkshakes sur les candidats radicaux deviennent une forme d'action directe prisée, forçant parfois Farage à rester cloîtré dans son autocar sous la protection de son service d'ordre.
La riposte europhile s'organise, elle, sur un positionnement d'une limpidité totale. Les Libéraux-Démocrates de Vince Cable réclament l'annulation pure et simple de l'Article 50 — sans équivoque, sans filet. Les électeurs urbains, diplômés, épuisés par les contorsions d'un Corbyn qui tente de préserver une coalition intenable entre la classe ouvrière pro-Brexit et la jeunesse londonienne pro-européenne, se reportent massivement vers ce pôle. Le bipartisme qui a structuré la vie politique britannique depuis 1918 s'effondre en direct, écrasé par deux nouvelles forces définies uniquement par leur rapport à Bruxelles.
Aux Pays-Bas, les enjeux diffèrent, mais la violence politique est comparable. Deux mois plus tôt, en mars 2019, le Forum pour la Démocratie de Thierry Baudet a provoqué un séisme en arrivant en tête des élections provinciales. L'intellectuel nationaliste, maniant un vocabulaire identitaire sophistiqué, assume ouvertement le projet d'un Nexit et veut transformer ce scrutin européen en référendum révocatoire contre le Premier ministre libéral Mark Rutte. Les instituts de sondage annoncent une percée majeure de l'extrême droite. La Haye se prépare à envoyer à Strasbourg des députés résolus à entraver le fonctionnement des institutions communautaires.
C'est Frans Timmermans qui endosse la réplique. Premier vice-président de la Commission sortante et candidat des socialistes européens à la succession de Juncker, il mène une campagne viscérale sur ses terres natales. Il sature l'espace médiatique, impose sa maîtrise technique des dossiers climatiques lors de débats télévisés tendus, cible frontalement les approximations de ses adversaires souverainistes. Rutte tente de préserver une stature de gestionnaire pragmatique, mais l'affrontement se cristallise autour d'un duel simple : intégration fédérale contre souveraineté nationale absolue. Les bureaux de vote néerlandais se muent en laboratoire grandeur nature de la résistance du centre face à l'assaut populiste.
Les premières fuites organisées par les sondeurs à la sortie des urnes néerlandaises provoquent la première onde de choc du week-end. Le Parti travailliste de Timmermans déjoue tous les pronostics et s'arroge la première place, à près de dix-neuf pour cent. La vague Baudet se brise sur une mobilisation méthodique de l'électorat urbain et écologiste. Signal de résilience inattendu pour des chancelleries européennes qui redoutaient un effondrement du centre.
Au Royaume-Uni, le calendrier politique prend une brutalité distincte. Le vendredi 24 mai, quarante-huit heures avant l'annonce officielle des résultats, Theresa May franchit le seuil du 10 Downing Street. La voix étranglée, les yeux brillants, elle annonce sa démission imminente, constatant son échec à honorer le mandat confié par le peuple. Le dépouillement dominical ne fait que chiffrer le désastre qui l'a déjà poussée vers la sortie. Le Brexit Party remporte trente et un pour cent des voix et vingt-neuf sièges. Les conservateurs tombent à neuf pour cent — score historiquement catastrophique. Les travaillistes à quatorze pour cent. Les Libéraux-Démocrates, propulsés à vingt pour cent, décrochent seize sièges.
Le 23 mai 2019 aura tracé deux trajectoires divergentes. Les Pays-Bas ont enclenché un rééquilibrage qui permettra au bloc centriste de conserver la main sur le Parlement européen. Le Royaume-Uni a élu une délégation dont l'unique raison d'être était de précipiter sa propre sortie.
Le 2 juillet, sous la verrière de l'hémicycle de Strasbourg, les premières notes de l'Ode à la joie inaugurent la neuvième législature. Les vingt-neuf députés du Brexit Party se lèvent en silence et tournent le dos à la tribune.