Sur l'île de Brava, le 30 avril, Ulisses Correia e Silva n'a pas choisi d'ouvrir sa campagne avec un grand discours de politique nationale. Il a parlé de liaisons maritimes — celles qui relient Brava à Fogo, ses voisines immédiates. Manière de dire, à travers cet enjeu de logistique insulaire, quelque chose de plus large : que gouverner cet archipel de dix îles disséminées dans l'Atlantique, c'est d'abord une question de cohérence territoriale. Le reste — les promesses, les bilans, les attaques — en découle.
Ce dimanche, les Cap-Verdiens renouvellent les 72 sièges de leur Assemblée nationale. 161 observateurs internationaux sont déployés sur le territoire : 105 envoyés par la CEDEAO, 46 par l'Union africaine, 10 par le Réseau des Organisations de Jeunesse de la CPLP. Le président José Maria Neves a demandé aux partis de garder le débat à hauteur des idées — une invitation à la prudence que l'on adresse rarement là où la démocratie est solide. La Commission nationale électorale, de son côté, a mis en place une unité de vérification des informations électorales sur les réseaux sociaux, signe que même dans l'un des archipels les mieux gouvernés du continent, les campagnes ne se jouent plus seulement dans les meetings.
Le Mouvement pour la démocratie est au pouvoir depuis 2016. Ulisses Correia e Silva brigue un troisième mandat consécutif sous le slogan *Cabo Verde pa frente* et avance un bilan sanitaire notable — le Cap-Vert est devenu le troisième pays d'Afrique à éradiquer le paludisme — tout en martelant ses priorités : réduction de la pauvreté, emploi des jeunes, pouvoir d'achat. Ce dernier point est aussi là où il est le plus vulnérable. L'économie a affiché un taux de croissance de 7,2 % l'an dernier, chiffre flatteur qui n'a manifestement pas suffi à enrayer le sentiment d'usure. En 2021, le MpD avait obtenu 38 sièges — deux de plus que le seuil de majorité absolue. Une marge étroite, et une décennie au pouvoir pèse toujours.
Pour tenter de renouveler l'image du parti, le secrétaire général du MpD a présenté des listes renouvelées à 60 %, dont au moins 25 % de candidats âgés de moins de 35 ans. L'opération n'a pas été sans douleur : les critères de sélection, jugés opaques, ont provoqué des tensions internes et conduit au départ de certains militants, dont Alberto Mello, député sortant de Santiago de Sul, non reconduit par son propre parti.
En face, le Parti africain pour l'indépendance du Cap-Vert arrive avec plus qu'une conviction : il arrive avec un résultat. En décembre 2024, les élections municipales ont vu le PAICV remporter 15 mairies sur 22 — dont la capitale Praia —, renversant pour la première fois la carte politique locale depuis les scrutins de l'an 2000. C'est le signal le plus concret dont dispose l'opposition pour plaider que le vent a tourné. Son candidat de tête, Francisco Carvalho, est l'homme qui a mené cette percée locale : élu président du PAICV en mai 2025 après sa réélection à la mairie de Praia, il incarne la jonction entre assise territoriale et direction nationale. Son argument de campagne est social — l'inflation sur les produits de base, les inégalités que les agrégats flatteurs de la croissance ne captent pas. Durant la campagne, le PAICV a également dénoncé des violations répétées du code électoral, accusant le gouvernement d'utiliser des ressources de l'État à des fins partisanes — accusations rejetées par le MpD, qui y voit une tentative d'influencer le jeu politique. La Commission nationale électorale, critiquée pour son inaction face à ces plaintes, n'a pas tranché.
416 335 électeurs sont inscrits, dont 72 051 à l'étranger — un chiffre en hausse de 36,5 % par rapport au scrutin précédent, conséquence d'une modification du système d'enregistrement pour la diaspora. Ces voix de l'extérieur, réparties dans trois circonscriptions — Afrique, Amériques, Europe et reste du monde —, constituent un enjeu que ni le MpD ni le PAICV ne se permet de négliger. Le calendrier électoral interdit par ailleurs la diffusion ou le commentaire de sondages depuis l'ouverture de la campagne jusqu'à la fermeture des bureaux de vote : le résultat de ce soir sera donc la première vraie mesure de l'opinion depuis des semaines.
L'UCID, troisième force parlementaire avec quatre sièges sortants, défend l'idée d'une « Troisième République » axée sur la souveraineté économique et la réduction d'une dépendance aux importations qui frôle les 90 %. Le parti ne s'est cependant pas mis en ordre de bataille dans l'ensemble des circonscriptions, faute de candidats suffisants à Boa Vista, Maio et Brava. Deux petites formations, le PTS et le PP, complètent un tableau de cinq partis en lice pour 72 sièges — et quelques mandats glanés en périphérie pourraient, en cas d'Assemblée serrée, peser plus qu'ils n'y paraissent.
Ce scrutin ouvre une année électorale chargée : l'élection présidentielle est prévue le 15 novembre, avec un second tour potentiel le 29 novembre. Si le PAICV l'emporte aujourd'hui, la cohabitation s'inverse — un président issu de ses rangs, une majorité parlementaire du même bord. Si le MpD conserve l'Assemblée, la configuration actuelle se prolonge. Dans les deux cas, la présidentielle de novembre en sera directement redimensionnée.
Ce soir, le dépouillement commencera à la main dans les villages isolés de Brava et de Santo Antão, loin de Praia et Mindelo. Un archipel qui vote comme il fonctionne — île par île, dans la contrainte tranquille de la géographie.