AUSTRALIE - NECROLOGIE
Peter Hollingworth, l'évêque des pauvres qui a trahi les enfants

Peter Hollingworth est mort le 19 mai 2026 à Melbourne, à quatre-vingt-onze ans. L'annonce de sa disparition a ravivé, en quelques heures, un débat que l'Australie ne parvient pas à clore : comment juger un homme dont la carrière publique s'est fracturée en deux trajectoires parfaitement irréductibles l'une à l'autre — et moralement irréconciliables ?
La première trajectoire est celle d'un prêtre anglican ordonné en 1960 qui refuse, dès le départ, les paroisses bourgeoises. Il choisit North Melbourne, la classe ouvrière, les quartiers que la désindustrialisation naissante commence à mettre en difficulté. Il rejoint la Fraternité de Saint-Laurent — organisation d'aide sociale de l'Église anglicane — et y passe vingt-cinq ans, retournant à l'université pour décrocher une maîtrise en travail social, publiant des ouvrages qui deviennent des textes de référence, martelant dans le débat public une conviction simple : la pauvreté est un symptôme structurel, pas une défaillance morale individuelle. Évêque de Melbourne en 1985, archevêque de Brisbane en 1989, il milite pour l'ordination des femmes, s'engage dans la défense des droits fonciers autochtones, cible les politiques économiques qui fabriquent le chômage des jeunes. En 1991, il est désigné Australien de l'année. Ce n'est pas un titre honorifique creux : c'est la reconnaissance que le pays lui accorde d'incarner sa conscience sociale.
La seconde trajectoire commence dans l'ombre du même diocèse. Quand des prêtres du Queensland abusent d'enfants, l'archevêque Hollingworth privilégie le pardon théologique et la préservation institutionnelle à la protection des victimes. Il permet à des prédateurs connus — dont les prêtres Donald Shearman et John Elliot — de se maintenir dans les ordres. Le signalement aux autorités civiles n'a pas lieu. Les enfants restent exposés.
Quand John Howard le nomme gouverneur général en juin 2001, l'homme qui prête serment à Yarralumla est auréolé de ce premier bilan. Le passé de Brisbane n'est pas encore public. Il le devient dès l'année suivante, quand les survivants commencent à parler et qu'une commission d'enquête interne rend des conclusions sans ambiguïté. L'écart entre la figure tutélaire qu'il est censé incarner et ce que les faits révèlent devient insoutenable. Ses apparitions télévisées, destinées à gérer la crise, aggravent l'impression : le public découvre un dignitaire recourant à une dialectique froide pour justifier ce qui ressemble à de la complicité administrative. Il se met en retrait en mai 2003 et démissionne trois jours plus tard — seulement la troisième fois dans l'histoire de la fédération australienne qu'un gouverneur général quitte ses fonctions sous la pression d'un scandale.
Ce qui suit dure vingt-trois ans. Hollingworth retourne à Melbourne sans bruit. Le débat, lui, ne s'éteint pas. Des voix réclament régulièrement la suppression de sa pension d'État, sa radiation de l'Église. En 2023, une instance disciplinaire anglicane conclut qu'il a commis une faute grave de gouvernance — tout en estimant, dans une formulation qui provoque l'indignation des associations de victimes, qu'il demeure techniquement apte au ministère pastoral.
L'archevêque de Brisbane Jeremy Greaves a publié, dans les heures suivant le décès, des excuses renouvelées envers toutes les victimes. Les termes du communiqué rappellent que l'histoire de Hollingworth n'est pas seulement celle d'un homme : c'est celle d'une institution qui, au moment critique, a protégé ses propres structures plutôt que les enfants qui lui étaient confiés. Le prêtre de North Melbourne qui avait consacré sa vie à défendre les plus vulnérables a, le jour où cela comptait vraiment, choisi l'autre camp.