« Ce sera un vote de protestation massif contre un système qui ne récompense que les initiés. » Le pronostic de l'analyste Fiona Mullen résume l'atmosphère qui règne à Nicosie en ce dimanche de scrutin. Les bureaux de vote ont ouvert ce matin dans une République de Chypre travaillée en profondeur par la défiance — une défiance nourrie d'années de scandales financiers et d'une classe politique incapable de se renouveler.
Plus d'un demi-million d'électeurs sont appelés à recomposer la Chambre des représentants. Des 80 sièges théoriques du parlement, 56 seulement sont en jeu — les 24 restants demeurent constitutionnellement vacants depuis 1974, réservés à une communauté chypriote turque coupée du vote par la partition de l'île. Le ministère de l'Intérieur a recensé 753 candidats sur dix-neuf listes et neuf indépendants : un éparpillement qui, à lui seul, dit quelque chose de l'état du paysage politique.
Ce paysage est fragmenté comme rarement. Les trois formations centristes qui apportent leur soutien au président Nikos Christodoulides — DIKO, DIPA et EDEK — cumulent à peine 10 % des intentions de vote. La coalition au pouvoir affronte ce scrutin en position de quasi-naufrage.
Le vide qu'elle laisse est disputé sur plusieurs fronts. L'extrême droite nationaliste de l'ELAM, portée par le mécontentement économique et les tensions migratoires que le conflit au Moyen-Orient a amplifiées, est créditée de 13 à 15 % — ce qui la placerait en troisième force au parlement, dans le sillage d'une dynamique identifiable partout en Europe. Les deux premières places restent disputées entre le Rassemblement démocratique (DISY) et le Parti progressiste des travailleurs (AKEL), au coude-à-coude autour de 21 à 22 % chacun.
La véritable inconnue de la soirée s'appelle ALMA. Fondée par Odysseas Michaelides, ancien contrôleur général de la République dont la réputation s'est construite en exposant les rouages du programme des passeports dorés, cette liste incarne le rejet d'une élite que beaucoup tiennent pour impunie. Le dispositif — qui permettait à de riches investisseurs étrangers d'acquérir la nationalité européenne contre investissement — avait été suspendu en novembre 2020 après qu'une enquête d'Al Jazeera eut révélé que des personnalités condamnées pour crimes graves en avaient bénéficié, la Commission européenne engageant dans la foulée une procédure d'infraction contre Nicosie. ALMA est créditée de 8 à 10 % : assez pour peser sur la composition du prochain gouvernement.
À cela s'ajoute un phénomène sans précédent dans l'histoire électorale chypriote : le mouvement Démocratie Directe de Fidias Panayiotou, ce jeune YouTubeur qui avait conquis en 2024 un siège au Parlement européen par la seule force de son audience numérique, sondé à 7 à 8 %. Participation citoyenne, technologie, rejet des partis établis — son discours touche en priorité une jeunesse qui ne se reconnaît plus dans les formations traditionnelles.
Ce bouleversement politique survient au pire moment pour le gouvernement sortant. Chypre assure jusqu'au 30 juin la présidence tournante du Conseil de l'Union européenne, et ses dirigeants se retrouvent à gérer simultanément leurs responsabilités européennes et l'effondrement de leur majorité à Nicosie. Les grands partis historiques tentent de mobiliser les indécis sur le thème de la stabilité face aux pressions turques en Méditerranée orientale. L'argument porte peut-être moins qu'ils ne l'espèrent. En 2021, 34,28 % des électeurs s'étaient abstenus — un record. Ce chiffre sera l'un des premiers à être guetté ce soir.