À dix-sept heures trente, ce dimanche 25 mai 2014, la Registraduría Nacional délivrait son verdict. Oscar Iván Zuluaga, candidat du Centre démocratique, arrivait en tête du premier tour avec 29,25 % des suffrages. Juan Manuel Santos, président sortant, était relégué à la deuxième place avec 25,69 %. Près de 460 000 voix d'écart. Au palais de Nariño, le silence en disait plus long que n'importe quel communiqué.
Ce résultat n'était pas qu'un désaveu personnel pour Santos : c'était un référendum sur la paix, et la paix avait failli perdre.
La Colombie avait voté sur une seule question. Pas l'économie, pas la corruption, pas les inégalités — bien que tout cela existât, profondément. Non : la poursuite ou l'arrêt des négociations menées à La Havane avec les FARC. Zuluaga, économiste rigoureux et ancien ministre des Finances sous Uribe (2007-2010), portait une exigence simple et ferme — suspendre les pourparlers faute d'un cessez-le-feu unilatéral complet, incluant narcotrafic et recrutement de mineurs. Ce message avait trouvé preneur dans les départements du centre agricole et industriel, parmi des électeurs ruraux et des classes moyennes urbaines qui voyaient dans les concessions de La Havane non pas de la diplomatie, mais de la capitulation.
Derrière Zuluaga se dessinait, sans se cacher, la silhouette d'Alvaro Uribe. L'ancien président, devenu sénateur, avait transformé son éloignement du pouvoir en croisade personnelle contre son ancien protégé. Santos avait été élu en 2010 sous son patronage direct, comme ministre de la Défense qui avait mené les grandes opérations militaires contre la guérilla. Son virage — reconnaître l'existence d'un conflit armé interne, ouvrir des négociations à Cuba en novembre 2012 — avait consommé une rupture que l'histoire politique colombienne n'avait peut-être pas d'équivalent. Uribe accusait Santos d'avoir « vendu la patrie au castro-chavisme » et d'offrir l'impunité à des criminels de guerre. C'était excessif ; c'était efficace.
Santos, lui, avait surestimé la force électorale de la promesse de paix. Le pays venait de traverser plusieurs grèves agraires d'ampleur — petits producteurs de pommes de terre, de café, de lait bloquant les routes nationales contre les effets des traités de libre-échange signés par son administration. Le gouvernement avait mis du temps à prendre la mesure de cette colère, la qualifiant d'abord de phénomène marginal. Ce genre d'erreur se paie. Le choix de Germán Vargas Lleras comme colistier — calcul politicien pour consolider les machines partisanes et la bourgeoisie industrielle — n'avait suscité aucun enthousiasme. Les électeurs indépendants avaient boudé.
La campagne elle-même s'était muée en feuilleton d'espionnage qui avait fini par dégoûter tout le monde. Début mai, Juan José Rendón, stratège vénézuélien en chef de la campagne Santos, avait été contraint à la démission après des révélations sur des fonds reçus de barons de la drogue des Rastrojos en 2011, prétendument pour négocier un plan de reddition évitant leur extradition vers les États-Unis. La réplique était venue de la Fiscalía : le 6 mai, arrestation d'Andrés Sepúlveda, hacker accusé d'avoir piraté les communications cryptées des négociateurs de La Havane, des services de renseignement militaire et des dirigeants des FARC. Pire : la revue *Semana* publiait une vidéo montrant Zuluaga en personne dans le bureau du hacker, écoutant des écoutes illégales sur les mouvements de la guérilla. Le candidat avait d'abord nié, parlé de montage, avant d'admettre sa présence — tout en affirmant ignorer les activités illicites de l'informaticien. Difficile à croire.
Dans ce climat délétère, les autres candidats avaient peiné à exister. Marta Lucía Ramírez (Parti conservateur) avait néanmoins réalisé 15,52 %, score solide porté par la base catholique et traditionnelle. Clara López, pour la coalition de gauche Pôle démocratique alternatif–Union patriotique, atteignait 15,23 % — résultat historique pour une gauche longtemps marginalisée dans un pays qui l'avait trop souvent assimilée à la guérilla armée. Enrique Peñalosa, Alliance verte, clôturait à 8,29 %, sa campagne trop technocratique ayant peiné à toucher les provinces. La participation ne dépassait pas 40 % des 32,4 millions d'inscrits — symptôme d'un pays las des scandales et d'une élite politique incapable de s'élever au-dessus de ses règlements de comptes.
Ces trois électorats allaient arbitrer le second tour. Ramírez annonçait dès les jours suivants son ralliement à Zuluaga : la droite dure se coalisait, et l'arithmétique semblait lui donner une avance quasi décisive. Mais Clara López tranchait en sens inverse : malgré ses critiques sévères contre le modèle économique de Santos, défendre le processus de paix constituait, selon elle, un impératif historique supérieur à toutes les divergences partisanes. Ses électeurs devaient voter Santos pour éviter le retour à la guerre totale.
Le 15 juin, la participation bondissait à 47,89 %. Santos l'emportait avec 50,95 % contre 45 % pour Zuluaga — moins d'un million de voix d'écart. L'accord de paix serait signé deux ans plus tard. Mais ce premier tour de mai avait dit quelque chose que les célébrations de l'accord tendraient à occulter : la moitié du pays n'en voulait pas. C'est cette moitié-là que l'application du texte aurait à convaincre, sans jamais vraiment y parvenir.