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MEMOIRE D URNES

26 mai 1991 : Tbilissi, la victoire et l'abîme

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 26 mai 1991, les bureaux de vote de Tbilissi n'ont pas désempli. Sur l'avenue Roustaveli, les familles se sont présentées en arborant les couleurs bordeaux, noir et blanc de la République de 1918, transformant l'acte électoral en rite de résurrection nationale. Zviad Gamsakhourdia — fils du grand écrivain Konstantine, ancien prisonnier du KGB, cofondateur du Groupe Helsinki de Géorgie — a recueilli ce jour-là 2 587 362 voix, soit 87,58 % des suffrages exprimés. Un score de plébiscite. Il fut chassé du palais présidentiel six mois et demi plus tard, sous les tirs d'artillerie de ses propres anciens alliés.

Ce résultat ne tombe pas du ciel. Le 9 avril 1989, l'armée soviétique a réprimé une manifestation pacifique à Tbilissi : vingt et une personnes tuées, principalement de jeunes femmes, gazées ou frappées à coups de pelles de tranchée. La violence de cette nuit a accompli ce que des années de dissidence n'avaient pas réussi à faire — elle a définitivement délégitimé le Parti communiste géorgien et désigné ses adversaires comme les seuls interlocuteurs légitimes de la nation. Gamsakhourdia incarnait cette résistance depuis les années soixante-dix, avec un itinéraire de dissident classique — arrestations, grèves de la faim, exil intérieur — que la mort de son compagnon Merab Kostava dans un accident suspect en octobre 1989 avait encore renforcé, lui laissant le champ libre du mouvement patriotique. En octobre 1990, sa coalition, la Table ronde-Géorgie libre, emporte les premières législatives multipartites de l'histoire locale. Le Parlement adopte le régime présidentiel en avril 1991 et fixe le scrutin au 26 mai — date anniversaire de la proclamation de la première République géorgienne indépendante, symbole délibéré, pas coïncidence de calendrier. Le 31 mars, un référendum avait déjà validé la rupture avec l'URSS à 99 %, sous le regard hostile du Kremlin, qui maintient ses bases militaires sur le territoire géorgien et a enclenché un blocus économique pour rappeler à Tbilissi sa dépendance à Moscou.

Trois millions cinq cent quatre-vingt-quatorze mille huit cent dix électeurs sont inscrits. Six candidats ont réuni les parrainages nécessaires. L'économiste Valerian Advadze conduit le bloc Ordre, paix, renouveau — rassemblement modéré d'une intelligentsia urbaine déjà inquiète des dérives du favori. Le Parti communiste présente Jemal Mikeladze, exercice de survie symbolique davantage que candidature sérieuse. Le Front populaire soutient le philosophe Nodar Natadze. Deux indépendants, Irakli Shengelia et Tamaz Kvachantiradze, complètent une liste sans surprise. La loi électorale impose la participation de la majorité absolue des inscrits et un seuil de cinquante pour cent pour une victoire au premier tour. La campagne n'a pas vraiment eu lieu : les médias d'État, tenus par les partisans de Gamsakhourdia, ont couvert ses déplacements comme s'il s'agissait déjà d'un chef d'État en exercice, les autres candidats cantonnés à la périphérie du cadre. Les observateurs internationaux, venus d'une quinzaine de pays, ont constaté l'affluence — des files dès huit heures du matin, des urnes en bois, des listes manuscrites. Le taux de participation final atteint 82,59 %. Trente-neuf mille cent quatre-vingt-quatorze bulletins sont déclarés nuls ou blancs.

Derrière cette mobilisation se dissimulent des fractures que le triomphe arithmétique ne saurait effacer. En Ossétie du Sud et en Abkhazie, les bureaux de vote sont restés vides. À Tskhinvali, les autorités locales ont refusé de participer à un processus qu'elles perçoivent — à raison — comme hostile à leurs droits. Des combats opposent déjà la Garde nationale géorgienne naissante aux forces d'autodéfense ossètes : des dizaines de morts, un exode de civils vers le Caucase du Nord. Les minorités ethniques représentent près de trente pour cent de la population de la République, et la rhétorique de Gamsakhourdia — centrée sur la défense de l'identité géorgienne contre les complots de Moscou — n'est pas conçue pour les rassurer. Advadze parle d'hystérie collective et d'intolérance institutionnalisée. Certains intellectuels qui ont accompagné la lutte pour l'indépendance commencent à évoquer l'épisode de 1977, quand un jeune Gamsakhourdia avait livré une confession télévisée sous la pression du KGB, fait que sa base préfère oublier. Le Kremlin, lui, n'oublie rien : il nourrit discrètement les revendications séparatistes abkhaze et ossète, conscient que les divisions internes de la Géorgie sont son meilleur levier contre un gouvernement qui a choisi la rupture.

Les chiffres officiels de la Commission électorale centrale ne laissent aucune ambiguïté. Gamsakhourdia réunit 87,58 % des suffrages. Advadze arrive second à 8,20 %, avec 240 243 voix. Les quatre autres candidats se partagent les miettes : Mikeladze 1,76 %, Natadze 1,24 %, Shengelia 0,92 %, Kvachantiradze 0,29 %. Premier président démocratiquement élu de l'histoire géorgienne moderne, Gamsakhourdia prête serment devant le Conseil suprême. La célébration populaire est réelle. Elle est aussi brève.

La Géorgie de l'été 1991 est un État souverain sans le sou, coupé des circuits soviétiques d'approvisionnement, confronté à des pénuries d'électricité, de carburant et de produits alimentaires. L'administration Bush, qui préfère soutenir les réformes de Gorbatchev plutôt que les indépendances périphériques, n'offre aucun filet de sécurité diplomatique. Le gouvernement répond aux crises par des déclarations idéologiques. L'opposition, de son côté, n'attend pas : la Garde nationale de Tengiz Kitovani et les Mkhedrioni de Jaba Ioseliani constituent des milices armées qui ne reconnaissent plus l'autorité du président élu. Dès l'automne, les combats éclatent dans les rues du centre de Tbilissi. En décembre, les factions coalisées assiègent le Parlement où Gamsakhourdia s'est retranché avec ses derniers fidèles. L'artillerie lourde ouvre le feu sur le cœur de la capitale. Le 6 janvier 1992, le premier président géorgien fuit vers la Tchétchénie. Ses partisans se replieront en Mingrélie pour une guerre d'usure qui durera des années. La démocratie géorgienne avait eu sept mois pour trouver ses marques. Elle n'y est pas parvenue.