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MEMOIRE D URNES

27 mai 1951 : le général rouge

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Theodor Körner n'était pas le candidat que l'on attendait à la présidence autrichienne. À soixante-dix-huit ans, ancien général d'état-major de l'armée austro-hongroise, il avait rallié le socialisme dans les années vingt avec la même rigueur qu'il avait mise à commander ses troupes — ce qui lui valait la méfiance de ses propres partisans et une fascination certaine de ses adversaires. Quand les résultats du second tour tombèrent dans la nuit du 27 mai 1951, ils confirmèrent une victoire que presque personne n'avait anticipée : 51,2% des suffrages, face au gouverneur conservateur Heinrich Gleissner.

Ce n'était pas seulement une victoire socialiste. C'était une ironie politique d'une ampleur rare.

Körner l'avait emporté grâce, pour une part décisive, aux voix nationalistes. La Fédération des Indépendants — mouvement hétéroclite réunissant déçus du système, nationalistes et anciens membres du parti nazi récemment amnistiés — avait arraché plus de 15% des voix au premier tour du 6 mai. Sans consigne de vote officielle de sa direction, une fraction de cet électorat avait finalement préféré le vieux militaire impérial à Heinrich Gleissner, juriste de formation, issu des mouvements de jeunesse catholique, trop clérical pour un camp qui nourrissait une rancœur tenace envers la démocratie-chrétienne provinciale. La campagne socialiste avait su lire cette fissure. Elle avait mis en avant non le militant, mais le général — le garant de l'unité nationale, au-dessus des appartenances partisanes.

L'Autriche de 1951 n'est pas l'Autriche de l'après-guerre que l'on imagine parfois reconstituée et apaisée. Le Conseil de contrôle allié conservait un droit de veto sur le Parlement. Américains, Britanniques, Français et Soviétiques patrouillaient dans les rues de Vienne, découpée en zones sectorielles. Quelques mois auparavant, les grandes grèves de l'automne 1950 avaient fait craindre un coup de force communiste sur le modèle tchécoslovaque. C'est dans ce pays sous tutelle, encore nerveux, que les citoyens étaient appelés pour la première fois de leur histoire à élire leur chef de l'État au suffrage universel direct — une disposition inscrite dans la Constitution révisée de 1929, jamais appliquée en raison des années de dictature et de l'annexion par le Reich. La mort brutale de Karl Renner le 31 décembre 1950 avait forcé la décision.

Au premier tour, l'écart entre Gleissner et Körner n'était que de 42 570 voix — 40,1% contre 39,1%. L'entre-deux-tours s'était transformé en course de position acharnée pour capter les reports d'un électorat périphérique aux motivations contradictoires. Les stratèges du Parti populaire pariaient sur l'anticommunisme viscéral des électeurs nationalistes. Ce calcul était juste dans sa logique, insuffisant dans ses proportions.

Le résultat final — 2 178 631 voix pour Körner, 2 078 356 pour Gleissner — avait produit des réactions vives dans les chancelleries occidentales. Washington et Londres craignaient qu'un président socialiste, dont la victoire devait quelque chose à l'électorat de gauche, n'affaiblisse les négociations sur le futur traité d'État. Ces inquiétudes s'étaient dissipées rapidement. Les diplomates français en poste à Vienne notèrent dans leurs rapports que l'élection renforçait paradoxalement la stabilité du pays : un chancelier conservateur (Leopold Figl) et un président social-démocrate dessinaient les contours d'un équilibre institutionnel qui allait gouverner la vie politique autrichienne pendant des décennies — le système de grande coalition, avec sa gestion paritaire méticuleuse de l'État.

Gleissner avait reconnu sa défaite sans délai. Körner avait prêté serment devant l'Assemblée fédérale, promettant d'être le président de tous les Autrichiens, et rappelant que la pleine souveraineté nationale restait l'objectif premier. Il disait ce que tout le monde savait : l'Autriche n'était pas encore libre. Le traité d'État viendrait quatre ans plus tard.