Il y a quelque chose de presque cinématographique dans l'entrée en politique de Henry McMaster. Ce soir d'avril 1993, un téléphone sonne dans le noir. Au bout du fil, une conductrice ivre qui vient de tuer Nancy Moore Thurmond, fille du sénateur Strom Thurmond, en percutant sa voiture sur une route de Caroline du Sud. McMaster, avocat et nouveau patron du Parti républicain de l'État, se rend sur place : l'auteure du drame est sa cliente. Il est difficile d'imaginer meilleure mise en scène des réseaux qui structurent le pouvoir sudiste — et de la place qu'y occupe déjà, à quarante-cinq ans, cet héritier discret d'une longue lignée de juristes et d'élus locaux.
Né à Columbia le 27 mai 1947, McMaster appartient à la génération charnière qui a vécu la grande bascule de l'État. Il célèbre aujourd'hui ses 79 ans. La Caroline du Sud du New Deal, monolithiquement démocrate, est devenue en l'espace de trois décennies le laboratoire le plus abouti de l'hégémonie républicaine au Sud. Ce retournement, McMaster ne l'a pas seulement accompagné : il en a été l'un des architectes.
Son itinéraire commence dans les couloirs du Sénat fédéral, comme assistant de Thurmond à Washington. Ronald Reagan le propulse ensuite procureur fédéral pour la Caroline du Sud en 1981. L'opération Jackpot, vaste démantèlement de réseaux de contrebande de drogue qui aboutit à plus de cent condamnations, lui construit une réputation d'homme qui ne transige pas. C'est la marque qu'il cultivera pendant cinquante ans.
Le chemin est pourtant semé d'embûches. En 1986, il perd face au démocrate Ernest Hollings dans la course au Sénat américain. En 1990, échec au poste de lieutenant-gouverneur. Deux défaites qui auraient pu le reléguer aux seconds rôles. Il prend alors les rênes de l'appareil républicain local, patiemment, et orchestre depuis ce poste deux victoires structurantes : la conquête de la Chambre des représentants de l'État en 1994, puis du Sénat en 2000. Les démocrates ne reviendront pas.
Cette reconstruction de fond lui ouvre enfin les portes du pouvoir exécutif. Procureur général à partir de 2002, battu à l'investiture républicaine pour le gouvernorat en 2010, élu lieutenant-gouverneur en 2014 aux côtés de Nikki Haley — les deux postes étant encore séparément élus à l'époque. Quand Trump nomme Haley à l'ONU en janvier 2017, c'est McMaster qui hérite du fauteuil de Columbia par succession constitutionnelle. Il le conserve en remportant les élections de 2018 et 2022.
Gouverneur, il vante des dizaines de milliers d'emplois industriels créés, gèle les frais universitaires, allège la fiscalité des petites entreprises. Il signe aussi un décret convoquant une session extraordinaire pour redécouper les circonscriptions congressionnelles — une manœuvre que les tribunaux et les représentants des minorités contestent en dénonçant des découpages délibérément discriminatoires. Ce n'est pas la moins révélatrice de ses contradictions.
Le 29 janvier 2025, il est devenu le gouverneur ayant siégé le plus longtemps dans l'histoire de la Caroline du Sud — 2 927 jours. Il quittera ses fonctions à l'échéance constitutionnelle de son mandat, sans pouvoir se représenter. À Columbia, la succession est ouverte. Mais la Caroline du Sud qu'il laisse derrière lui ressemble point pour point à la Caroline du Sud qu'il voulait construire : durablement, structurellement républicaine. Trente ans de patience, un État retourné.