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MEMOIRE D URNES

29 mai 2005 : le jour où la France a dit non à l'Europe

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

À vingt heures précises, les écrans de l'Élysée ont affiché le verdict. 54,67%. Les conseillers de Jacques Chirac n'ont rien eu à dire : le résultat parlait seul, et il était brutal. En choisissant le référendum pour ratifier le traité constitutionnel européen, le président de la République venait de commettre l'erreur politique de son second mandat.

Le pari était pourtant calculé. Chirac voulait rejouer Maastricht — le coup de 1992, où Mitterrand avait failli perdre mais avait finalement passé l'obstacle et sorti l'opposition socialiste affaiblie de l'exercice. Quinze ans plus tard, la mécanique n'a pas fonctionné. La France avait changé, les inquiétudes aussi.

L'ironie veut que ce soit une décision administrative qui ait précipité la chute. Envoyer le texte intégral du traité — 448 articles, une troisième partie entière consacrée aux politiques économiques — aux 42 millions d'électeurs inscrits devait incarner la transparence démocratique. Ce fut exactement l'inverse. Les Français y lurent, en bonne place, la consécration constitutionnelle du principe de concurrence libre et non faussée. La campagne du non avait trouvé son munition.

Laurent Fabius fit le choix de la rupture. Ancien Premier ministre, figure de l'establishment socialiste, il choisit de trahir la consigne de son parti pour prendre la tête du courant souverainiste de gauche. À sa suite, Emmanuelli, Mélenchon, Montebourg : le Parti socialiste se fracturait exactement comme Chirac l'avait espéré — mais dans le sens inverse, le non emportant finalement plus de la moitié des sympathisants PS, contrairement aux intentions de la direction. Le Parti communiste et la LCR d'Olivier Besancenot rejoignirent ce bloc. À droite, Philippe de Villiers et Jean-Marie Le Pen jouèrent la partition souverainiste sur la perte de contrôle national.

Ce qui transforma le référendum en déroute, c'est la sociologie du vote. Les ouvriers ont rejeté le texte à 79%, les employés à 67%. L'électorat du non n'était pas abstrait : c'était la France des délocalisations, des reconversions ratées, des services publics sous pression. Le débat avait fini par se concentrer sur la directive Bolkestein — ce texte sur la libre circulation des services qui, résumé à l'image du plombier polonais, cristallisa la crainte d'un dumping social organisé par Bruxelles. Les partisans du oui, qui cumulaient pourtant plus de 70% du temps de parole télévisée, n'ont jamais trouvé de contre-récit. Leurs arguments — influence internationale, poids de la France en Europe — ne parlaient pas à des électeurs qui regardaient leur tissu industriel se défaire.

Le 29 mai 2005, avec un taux de participation de 69,37%, l'affaire fut entendue : 15,4 millions de non contre 12,9 millions de oui. Trois jours plus tard, les Pays-Bas enfoncèrent le clou — 61,5% de non lors d'un référendum consultatif. Deux États fondateurs avaient torpillé le projet. La Constitution européenne était morte.

La suite appartient à la politique politicienne. Raffarin, déjà fragilisé, fut sacrifié le 31 mai. Villepin prit Matignon. Sarkozy récupéra l'Intérieur, position de lancement idéale pour 2007. Et c'est précisément Sarkozy, une fois élu à l'Élysée, qui liquida l'héritage du non en négociant le traité de Lisbonne — un texte reprenant l'essentiel de la Constitution de 2005, amputé des symboles étatiques qui l'avaient rendu politiquement fragile. Ratifié en février 2008 non par référendum mais par le Congrès réuni à Versailles, à 560 voix contre 181, il laissa une plaie que la classe politique française n'a jamais tout à fait refermée. L'idée que le peuple avait dit non et que ses élus avaient dit oui deux ans et demi plus tard nourrit depuis lors un grief persistant — carburant pour tous ceux qui, à gauche comme à droite, y virent la confirmation que les institutions européennes échappaient structurellement au contrôle démocratique.