Ferdinand Marcos Jr. gouverne les Philippines comme on hérite d'un empire — avec l'autorité du nom et les contraintes du moment. Quatre ans après son arrivée au palais de Malacañan, l'héritier de la dynastique la plus célèbre de l'archipel doit répondre simultanément à deux pressions que son prédécesseur n'avait pas eu à arbitrer ensemble : une guerre de clans qui déchire la coalition au pouvoir, et une mer de Chine méridionale transformée en théâtre de confrontation permanente avec Pékin.
L'économie, d'abord, n'est pas le problème. Avec une croissance de 5,6 % en 2024, tirée par une consommation intérieure robuste et une classe moyenne dont l'expansion se lit dans les gratte-ciels qui poussent chaque mois un peu plus haut à Bonifacio Global City, les Philippines s'imposent comme l'un des moteurs les plus dynamiques d'Asie du Sud-Est. Les 117 millions de Philippins — plus de la moitié ont moins de 25 ans — constituent un réservoir démographique que les investisseurs étrangers regardent avec attention. Mais cette vitalité masque des fractures que le gouvernement n'a pas les moyens de traiter rapidement : inflation persistante sur les produits de base, pauvreté rurale entêtée dans les Visayas et à Mindanao, structures économiques cadenassées par des dynasties familiales qui contrôlent conglomérats, terres agricoles et réseaux de distribution depuis des décennies. Marcos lui-même s'est nommé secrétaire à l'Agriculture dès juin 2022 pour tenter de stabiliser le prix du riz — aveu d'urgence autant que geste politique.
La rupture avec Sara Duterte-Carpio change la donne à l'intérieur. La vice-présidente, fille de l'ancien chef de l'État Rodrigo Duterte, a été destituée par la Chambre des représentants le 5 février 2025, mise en cause dans un complot présumé visant à assassiner Marcos, la Première dame et le président de la Chambre. Accusations de corruption, violations constitutionnelles : la liste est longue. Derrière la procédure, c'est la guerre entre deux clans qui éclate au grand jour — le clan Marcos, libéral et atlantiste, contre le clan Duterte, ancré dans son fief de Davao, hostile à l'alliance avec Washington. Cette fracture fragilise l'exécutif au moment précis où il a le moins besoin de distraction intérieure.
Car à l'extérieur, Marcos a choisi. Rompant avec la politique de neutralité prudente de son prédécesseur, il a réactivé les accords de défense avec les États-Unis, ouvert l'accès à plusieurs bases militaires stratégiquement positionnées face à Taïwan, et laissé ses garde-côtes affronter sans détour les navires de la marine chinoise autour des récifs disputés des Spratleys. La souveraineté territoriale est en jeu, mais aussi les ressources halieutiques et énergétiques — enjeux immédiats pour une population dont l'avenir dépend de ce que recèle le sous-sol marin de l'archipel.
À El Nido, dans le nord de Palawan, les pêcheurs ramènent leurs filets sous le regard des touristes. La mer de Chine méridionale continue de battre les côtes de 7 641 îles indifférentes aux intrigues de Manille. L'examen budgétaire prévu au Parlement d'ici la fin du mois s'annonce tendu — moins pour des raisons de chiffres que parce que la coalition qui devait le voter n'existe plus vraiment.