Le 27 octobre 2025, le Conseil constitutionnel de Yaoundé a proclamé Paul Biya vainqueur de l'élection présidentielle avec 53,66 % des voix. À 92 ans, l'homme entamait son huitième mandat consécutif, prolongeant un règne ouvert en 1982. Son adversaire, l'ancien ministre Issa Tchiroma Bakary, revendiquait la victoire et dénonçait une « mascarade » ; des manifestations éclatèrent à Maroua, Ngaoundéré, Douala et Bafoussam. La scène résume une grande partie du paradoxe camerounais : un pays d'une richesse humaine et géographique rare, gouverné par le même homme depuis plus de quatre décennies.
On surnomme le Cameroun « l'Afrique en miniature », et la formule n'a rien d'une coquetterie touristique. Sur 475 442 kilomètres carrés, le pays condense presque tous les paysages du continent : la forêt équatoriale du Sud, les savanes du plateau de l'Adamaoua, les terres semi-arides de l'Extrême-Nord aux portes du lac Tchad, et à l'ouest une longue dorsale volcanique encore active qui culmine au mont Cameroun, point le plus haut d'Afrique de l'Ouest. Cette diversité physique se double d'une mosaïque humaine : près de 31 millions d'habitants y parlent quelque 250 langues, sous deux langues officielles héritées de la colonisation, le français et l'anglais.
Cette double identité linguistique est aussi la principale ligne de fracture du pays. Les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, héritières de l'administration britannique, dénoncent depuis des années une marginalisation politique et économique au profit de la majorité francophone. Le conflit, ouvert en 2016 après la répression de manifestations d'avocats et d'enseignants, a dégénéré en affrontement armé entre l'armée et des groupes séparatistes réclamant l'indépendance d'un État qu'ils nomment « Ambazonie ». Des milliers de morts, des centaines de milliers de déplacés : la crise anglophone reste la plaie la plus profonde du mandat Biya, sans perspective de règlement.
Le Cameroun n'est pourtant pas un pays pauvre à l'échelle de sa région. Son économie représente plus de 40 % du produit intérieur brut de la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale, et c'est la plus diversifiée de la zone. Douala, sur le fleuve Wouri, en est la capitale économique et le principal port : par lui transitent les marchandises du Tchad et de la Centrafrique enclavés. Le pays exporte du cacao, du café, du coton, de l'huile de palme, des bananes et un bois précieux qui pèse à lui seul une part notable de la richesse nationale. Le pétrole, longtemps moteur des recettes publiques, voit sa production décliner depuis plusieurs années, ce qui pousse Yaoundé à chercher de nouveaux relais de croissance dans le gaz et l'agro-industrie.
Mais cette diversification reste largement théorique pour la majorité des Camerounais. Plus de 60 % de la population a moins de 25 ans, et le chômage des jeunes diplômés alimente une émigration continue vers l'Europe et l'Amérique du Nord. La dépendance aux matières premières non transformées maintient l'économie à la merci des cours mondiaux, tandis que la corruption, régulièrement pointée par les bailleurs internationaux, grève l'efficacité de la dépense publique. Le contraste est saisissant entre le dynamisme commerçant de Douala et la pauvreté des régions septentrionales, où sévit par ailleurs la menace du groupe djihadiste Boko Haram, infiltré depuis le Nigeria voisin.
À ces tensions s'ajoute une question qui hante désormais chaque débat : l'après-Biya. Le président, l'un des chefs d'État les plus âgés du monde, passe de longues périodes à l'étranger, et son entourage gère l'appareil d'État dans une opacité qui nourrit toutes les spéculations. Aucune succession claire n'est organisée. Le Cameroun a aboli la limitation du nombre de mandats présidentiels en 2008, ouvrant la voie aux réélections successives ; il n'a jamais connu d'alternance pacifique au sommet depuis son indépendance.
Cette indépendance, justement, fut conquise par étapes. Ancien protectorat allemand, le territoire fut partagé entre la France et le Royaume-Uni après la Première Guerre mondiale. La partie française accéda à la souveraineté le 1er janvier 1960 ; une partie du Cameroun britannique la rejoignit en 1961 par référendum, donnant naissance à l'État bilingue actuel. Cette construction administrative, décidée loin des populations concernées, porte en germe les déchirements d'aujourd'hui.
Dans les rues de Yaoundé, à l'automne 2025, les bureaux de vote contestés ont rouvert sur un pays qui connaît son seul dirigeant adulte par cœur. Une électrice de la capitale, citée par la presse locale au lendemain du scrutin, glissait une remarque qui en disait long : ses parents avaient voté pour Paul Biya, et elle aussi, faute d'avoir jamais connu d'autre nom sur un bulletin. La prochaine échéance est désormais moins une élection qu'une question biologique, et personne, à Yaoundé, ne sait ce qui viendra après.