Au printemps 2018, un homme en treillis et casquette marchait sur les routes d'Arménie, un sac à dos sur les épaules, suivi de foules de plus en plus denses. Nikol Pashinyan, journaliste devenu député, traversait le pays à pied pour réclamer le départ de Serge Sarkissian. Quelques semaines plus tard, le 8 mai 2018, ce même homme était élu Premier ministre par l'Assemblée nationale. La Révolution de velours venait de propulser au sommet de l'État un opposant que le pouvoir avait tour à tour emprisonné et traqué.
Né le 1er juin 1975 à Ijevan, dans le nord de l'Arménie alors soviétique, Pashinyan appartient à la génération qui a grandi avec l'effondrement de l'URSS et la naissance d'une république indépendante en proie à la guerre du Haut-Karabakh et à l'effondrement économique. Il fête aujourd'hui ses 51 ans.
Il choisit très tôt le journalisme. Dès 1992, il collabore à plusieurs titres, puis fonde son propre journal en 1998. Le titre est fermé l'année suivante pour diffamation. Le ton est donné : Pashinyan sera, des années durant, une plume gênante pour le pouvoir.
De 1999 à 2012, il dirige le quotidien *Haykakan Zhamanak* (« Le Temps arménien »), tribune de l'opposition libérale. Proche du premier président du pays, Levon Ter-Petrossian, il s'attaque sans relâche à ses successeurs Robert Kotcharian et Serge Sarkissian, qu'il accuse d'avoir confisqué l'État au profit d'un clan. Cet engagement lui coûte cher. Après les violences qui suivent l'élection présidentielle de 2008 — une répression qui fit dix morts dans les rues d'Erevan —, il est recherché par la police et passe plusieurs mois dans la clandestinité avant de se rendre. Condamné, il purge une peine de prison avant d'être libéré à la faveur d'une amnistie.
La rue le ramène là où les tribunaux l'avaient écarté. Élu député en 2012, puis réélu, il bâtit sa stature non pas dans les jeux d'appareil mais dans la confrontation directe avec le pouvoir. En avril 2018, lorsque Serge Sarkissian, à bout de mandats présidentiels, organise son glissement vers le poste de Premier ministre devenu central après une réforme constitutionnelle, Pashinyan voit la manœuvre et la dénonce comme un coup de force. Il lance un mouvement de désobéissance civile. Les manifestations gonflent, paralysent Erevan, et Sarkissian démissionne en six jours. Le basculement, sans une goutte de sang, marque les esprits bien au-delà du Caucase.
Le pouvoir conquis dans l'euphorie s'est révélé bien plus rude à exercer. Confirmé par une victoire écrasante aux législatives de décembre 2018, Pashinyan s'attaque à la corruption et promet une rupture démocratique. Mais c'est la guerre qui définit son mandat. À l'automne 2020, l'Azerbaïdjan lance une offensive de grande ampleur sur le Haut-Karabakh. En quarante-quatre jours, l'armée arménienne est défaite ; Pashinyan signe le 9 novembre un cessez-le-feu humiliant, cédant des territoires tenus depuis les années 1990. Une foule en colère prend d'assaut le Parlement et le siège du gouvernement. Le Premier ministre est accusé de trahison.
Il survit pourtant. Convoquant des élections anticipées en juin 2021, il les remporte, démontrant qu'une part de l'électorat lui préférait encore la responsabilité d'une paix amère à l'aventurisme de ses adversaires. La suite fut plus dure encore : en septembre 2023, une offensive éclair de Bakou met fin à l'existence de la république autoproclamée du Haut-Karabakh, et la quasi-totalité de sa population arménienne, plus de cent mille personnes, fuit vers l'Arménie. Pashinyan choisit alors une ligne assumée : reconnaître l'intégrité territoriale de l'Azerbaïdjan, tourner le dos à des décennies de revendications, et chercher la paix plutôt que la revanche.
Cette orientation l'a conduit à une réorientation diplomatique spectaculaire. Longtemps arrimée à Moscou, l'Arménie de Pashinyan a pris ses distances avec un allié russe jugé défaillant pendant la guerre, et s'est rapprochée de l'Occident. Le 8 août 2025, à Washington, il a signé avec le président azerbaïdjanais Ilham Aliev une déclaration conjointe officialisant la paix entre les deux pays. En mai 2026, il a reçu Emmanuel Macron à Erevan pour la signature d'un partenariat stratégique entre l'Arménie et la France, après s'être adressé en mars au Parlement européen à Strasbourg. Au début du mois de mai, un protocole avec la Turquie a même été conclu pour restaurer le pont historique d'Ani, vestige d'une frontière fermée depuis trois décennies. Pour ce virage, Pashinyan a reçu le prix Zayed 2026 pour la fraternité humaine.
Tout reste néanmoins suspendu au verdict des urnes. Le 7 juin 2026, les Arméniens votent pour renouveler leur Assemblée nationale. Pashinyan, candidat de son parti Contrat civique, a fait de la défense de la paix conclue avec Bakou l'axe de sa campagne. Ses adversaires y voient une capitulation déguisée et promettent de revenir sur ses concessions. L'homme qui avait marché sac au dos pour renverser un régime joue désormais sa survie sur le pari le plus risqué de sa carrière : convaincre un peuple meurtri que la paix valait son prix.