Le 3 juin 2025, à minuit passé, Lee Jae-myung montait sur une estrade devant l'Assemblée nationale de Séoul et levait les bras. Six mois plus tôt, dans ce même bâtiment, il avait escaladé un mur d'enceinte en pleine nuit pour échapper aux soldats déployés par le président qu'il venait de battre. La scène avait fait le tour du monde. Cette nuit-là, l'homme qui avait sauté le mur devenait président de la République de Corée.
Le scrutin était anticipé, à un seul tour, convoqué dans l'urgence. Il fallait remplacer Yoon Suk-yeol, destitué après avoir décrété la loi martiale le 3 décembre 2024 — une mesure suspendue en quelques heures par les députés et qui précipita sa chute. Lee Jae-myung, candidat du Parti démocrate, l'emporta avec 49,42 % des voix, devançant le conservateur Kim Moon-soo. Faute de période de transition, il prêta serment dès le lendemain, devenant le vingt et unième président du pays sans même la trêve habituelle entre l'élection et l'investiture.
Le contexte rendait la victoire à la fois logique et fragile. Logique, parce que la tentative de coup constitutionnel de Yoon avait sidéré l'opinion et discrédité son camp. Fragile, parce que Lee héritait d'un pays clivé, d'une économie exposée aux droits de douane américains et d'une présidence dont les trois derniers titulaires avaient fini destitués, emprisonnés ou les deux. Le scepticisme dominait : on attendait un règlement de comptes, une présidence de revanche.
Un an plus tard, le pronostic s'est largement démenti. Selon les sondages cités en mars 2026 par la revue The Diplomat, la cote de popularité de Lee oscille autour de 60 %, un niveau rare pour un président sud-coréen en milieu de mandat. Les analystes l'attribuent à une méthode : privilégier les résultats concrets sur la rhétorique de tribune. Là où Yoon multipliait les affrontements idéologiques, Lee a affiché un pragmatisme presque comptable, au point que les commentateurs le décrivent comme « un nouveau type de président ».
La diplomatie a tenu une place centrale dans ce redressement. Lee a renoué avec Pékin, dont les relations s'étaient tendues sous son prédécesseur : il a reçu Xi Jinping en Corée en octobre 2025, puis s'est rendu en Chine en janvier 2026, et un deuxième sommet est annoncé. Avec Washington, il a obtenu de Donald Trump un feu vert au développement de sous-marins à propulsion nucléaire par Séoul, longtemps refusé par les États-Unis. Avec Tokyo, le rapprochement s'est accéléré : en mai 2026, Lee et la Première ministre japonaise Sanae Takaichi ont tenu leur quatrième rencontre en six mois, un rythme inédit entre deux capitales que l'histoire oppose régulièrement.
Ce volontarisme tranche avec la trajectoire personnelle de l'homme. Né dans une famille pauvre, ancien ouvrier d'usine devenu avocat des droits du travail, Lee Jae-myung porte les stigmates d'une vie politique violente. Il a survécu en janvier 2024 à une attaque au couteau dans le cou lors d'un déplacement à Busan. Il traîne des procédures judiciaires que ses adversaires brandissent comme une épée de Damoclès et que ses partisans dénoncent comme une persécution. La présidence, en Corée, n'a jamais offert d'immunité durable.
Le pays, lui, sort à peine de la crise institutionnelle la plus grave depuis sa démocratisation de 1987. La nuit du 3 décembre 2024 reste un point de bascule : pour la première fois en près de quarante ans, l'armée avait été envoyée contre le Parlement. Le procès de Yoon Suk-yeol pour rébellion a prolongé l'onde de choc bien après son départ. La rapidité avec laquelle les institutions ont absorbé le coup — destitution, élection, transition en quelques mois — a paradoxalement renforcé l'idée que la démocratie sud-coréenne, jeune et tumultueuse, savait encaisser.
Les obstacles n'ont pas disparu. L'économie reste suspendue aux décisions tarifaires de l'administration Trump, la démographie sud-coréenne plonge avec l'un des taux de natalité les plus bas du monde, et la Corée du Nord n'a donné aucun signe d'ouverture aux appels au dialogue de Séoul. La majorité de Lee à l'Assemblée lui laisse les mains libres, mais l'histoire récente a montré combien ce pouvoir pouvait se retourner vite contre celui qui le détient.
Reste l'image fondatrice, celle du 3 juin 2025. Un homme qui avait franchi un mur pour défendre le Parlement contre la loi martiale s'y présentait quelques mois plus tard en vainqueur. Le prochain sommet entre Lee et Xi est attendu dans les semaines qui viennent. À Séoul, personne ne tient plus pour acquise la stabilité d'une présidence — mais après l'année qu'a traversée le pays, beaucoup s'en contenteraient.