Le 28 mai dernier, Bart De Wever a prévenu ses concitoyens sans détour : certaines des mesures budgétaires que son gouvernement s'apprête à prendre ne seront « même pas soutenues par 20 % de la population ». Le Premier ministre, figure du nationalisme flamand devenu chef d'un attelage fédéral improbable, résumait ainsi l'exercice : « Assainir, ce n'est pas une promenade dans un parc. » La phrase, brutale, dit beaucoup d'un pays qui, depuis sa naissance, gouverne en marchant sur un fil tendu entre ses communautés.
La Belgique tient dans 30 689 kilomètres carrés, à peine plus que la Bretagne, mais y concentre une densité humaine et linguistique rare en Europe. Onze millions et demi d'habitants se répartissent entre trois régions et trois communautés. Au nord, la Flandre néerlandophone, plate, urbanisée, tournée vers la mer et le port d'Anvers, deuxième d'Europe. Au sud, la Wallonie francophone, vallonnée, marquée par le souvenir d'une sidérurgie disparue le long de la Sambre et de la Meuse. À l'est, une petite communauté germanophone de moins de 80 000 personnes, héritage des traités de 1919. Et au centre, Bruxelles, capitale officiellement bilingue, siège des institutions européennes et de l'OTAN, ville-monde où l'on parle plus de cent langues.
Cette mosaïque n'a rien d'un hasard géographique : elle est le produit d'une histoire faite de dominations successives. Carrefour entre les mondes germanique et latin, le territoire belge a longtemps été le champ de bataille de l'Europe, passant des ducs de Bourgogne aux Habsbourg d'Espagne, puis d'Autriche, avant l'annexion française sous la Révolution et le rattachement aux Pays-Bas en 1815. L'indépendance vient en 1830, lorsqu'une insurrection partie d'une représentation d'opéra à Bruxelles débouche sur la création d'un royaume neutre, voulu par les grandes puissances comme un État tampon. Léopold de Saxe-Cobourg en devient le premier souverain en 1831. La monarchie constitutionnelle qu'il inaugure existe toujours : Philippe règne depuis 2013.
Le XIXe siècle fait de ce petit royaume une puissance industrielle précoce, la première du continent à suivre l'Angleterre sur la voie du charbon et de l'acier. Il en fait aussi une puissance coloniale d'une rare violence : le Congo, propriété personnelle de Léopold II avant de devenir colonie d'État, paiera un tribut humain considérable, sujet que la Belgique n'a commencé à regarder en face que très récemment. Deux guerres mondiales ravagent ensuite le territoire. Les plaines des Flandres, autour d'Ypres, restent dans les mémoires comme l'un des plus grands cimetières de la Première Guerre.
C'est de la tension entre Flamands et francophones qu'est né l'État d'aujourd'hui. À mesure que la Flandre, longtemps dominée culturellement, prenait son essor économique au cours du XXe siècle, l'équilibre s'est inversé. Une série de réformes constitutionnelles, entre 1970 et 2011, a transformé l'État unitaire en une fédération d'une complexité vertigineuse, où compétences régionales et communautaires s'enchevêtrent. Le pays a poussé l'art du compromis jusqu'à des records mondiaux d'inertie : en 2010-2011, il est resté 541 jours sans gouvernement de plein exercice, puis a battu son propre record en 2019-2020.
Les élections de juin 2024 ont donné lieu au même rituel de négociations interminables. Il aura fallu près de huit mois pour qu'émerge, début 2025, la coalition dite « Arizona » — un surnom tiré des couleurs des partis qui la composent — portant Bart De Wever, président de la N-VA nationaliste flamande, à la tête du gouvernement fédéral. Paradoxe typiquement belge : l'homme qui plaide de longue date pour une autonomie accrue de la Flandre, voire pour l'évaporation à terme de l'État fédéral, en est devenu le Premier ministre.
Son cabinet affronte aujourd'hui l'épreuve la plus concrète qui soit : l'argent. La Belgique traîne une dette publique parmi les plus lourdes de la zone euro et un déficit que Bruxelles, capitale de l'Union, peut difficilement laisser filer. Après plusieurs renvois devant le Conseil d'État et autant de tentatives bloquées, le gouvernement a fini, en mai, par faire adopter sa loi-programme, qui comporte une mesure aussi sensible que symbolique : une limitation de l'indexation automatique des salaires sur l'inflation, mécanisme auquel les Belges sont profondément attachés. L'opposition a tenté de retarder le texte à quatre reprises ; les syndicats, eux, ont déjà fait descendre des dizaines de milliers de personnes dans la rue ces derniers mois.
Pendant que le fédéral négocie ses milliards d'économies, la capitale offre le spectacle de sa propre paralysie. Plus d'un an après les élections, la Région bruxelloise n'avait toujours pas de gouvernement de plein exercice, et les derniers jours de mai ont vu fuiter des échanges WhatsApp embarrassants entre responsables politiques, illustrant l'aigreur des tractations locales. Dans la ville qui héberge le Conseil européen, former une coalition reste un casse-tube que personne ne maîtrise tout à fait.
Reste un pays qui, malgré ces blocages chroniques, fonctionne. Le train de banlieue continue de relier Anvers à Charleroi, les institutions européennes tournent, la bière et le chocolat s'exportent, et le PIB par habitant figure parmi les plus élevés du monde. La Belgique a fait du compromis permanent non pas une faiblesse passagère mais un mode de gouvernement, une manière de tenir ensemble ce que tout sépare. Les prochains arbitrages budgétaires diront jusqu'où l'attelage Arizona peut aller sans se rompre. De Wever, lui, a déjà prévenu : les mois qui viennent ne seront populaires pour personne.