Le 4 juin 1989, des millions de Polonais glissaient dans l'urne un bulletin où il suffisait, pour voter contre le pouvoir communiste, de biffer les noms qu'on leur proposait. La consigne du syndicat Solidarno?? tenait en une affiche devenue célèbre : Gary Cooper, revolver au poing, marchant droit vers les urnes sous le slogan « Midi, 4 juin 1989 ». Le résultat dépassa tout ce que les conjurés du Parti ouvrier unifié polonais avaient redouté.
Le scrutin n'était que partiellement libre, et c'était tout le paradoxe de ce moment fondateur. Les accords de la Table ronde, négociés au printemps entre le régime du général Jaruzelski et l'opposition longtemps interdite, prévoyaient un compromis verrouillé. À la Diète, la chambre basse, 65 % des sièges étaient réservés d'avance au parti communiste et à ses alliés ; seuls 35 % s'ouvraient à une véritable compétition. Le Sénat, en revanche, recréé pour l'occasion, était entièrement soumis au suffrage. Les communistes pensaient avoir bâti une transition contrôlée. Ils avaient organisé leur propre défaite.
Les chiffres furent sans appel. Au premier tour, les candidats de Solidarno?? remportèrent 92 des 100 sièges du Sénat et la quasi-totalité des sièges qui leur étaient accessibles à la Diète. Pire pour le pouvoir : la liste nationale du Parti, censée garantir l'élection sans concurrence des principaux dignitaires, s'effondra faute d'atteindre la majorité requise. Le régime devait constater publiquement que ses propres cadres avaient été désavoués par un électorat qui n'avait même pas eu à voter pour leurs adversaires — il lui avait suffi de rayer leurs noms.
La suite s'enchaîna avec une rapidité qui prit de court Moscou comme Varsovie. En août 1989, Tadeusz Mazowiecki devenait le premier chef de gouvernement non communiste d'un pays du bloc de l'Est depuis quarante ans. La brèche polonaise déclencha ce que les historiens ont appelé l'Automne des peuples. En quelques mois tombèrent les régimes de la RDA, de la Tchécoslovaquie, de la Hongrie, de la Bulgarie et de la Roumanie. Le mur de Berlin céda en novembre. Le 4 juin avait donné le signal.
La Pologne en a fait une date nationale. Par une résolution du 24 mai 2013, la Diète a institué le 4 juin Journée de la liberté et des droits civiques. En 2026, l'anniversaire — le trente-septième — tombe un jeudi. Les institutions, du Sénat aux musées d'histoire, organisent comme chaque année cérémonies et expositions pour rappeler ce que fut ce basculement, et surtout pour le transmettre à une génération née après la chute du communisme.
Mais la commémoration de cette année résonne d'un écho particulier. Elle survient quelques jours seulement après une élection présidentielle parmi les plus serrées de l'histoire de la Pologne démocratique, remportée avec une avance d'à peine 369 591 voix, la marge la plus étroite jamais enregistrée sous la Troisième République polonaise. La participation, supérieure à 71 %, a rappelé celle des grands rendez-vous fondateurs. Trente-sept ans après avoir conquis le droit de choisir librement ses dirigeants, le pays continue de l'exercer dans la fièvre — preuve que l'enjeu de 1989 n'a rien d'un souvenir froid.
Le legs de Solidarno?? reste pourtant disputé. Le mouvement qui rassembla jusqu'à dix millions d'adhérents au début des années 1980 — un Polonais en âge de travailler sur trois — a éclaté depuis longtemps en familles politiques rivales. Lech Wa??sa, l'électricien des chantiers navals de Gda?sk devenu prix Nobel de la paix puis président, et les frères Kaczy?ski, qui ont incarné la droite nationaliste au pouvoir, se réclament tous d'un même héritage qu'ils interprètent à l'opposé. La mémoire du 4 juin se conjugue désormais au pluriel, chaque camp y puisant sa légitimité.
Il faut se souvenir de l'état du pays à la veille du vote. La Pologne de 1989 sortait de l'état de siège imposé en 1981, étranglée par les pénuries, l'inflation et une dette extérieure que le régime ne parvenait plus à honorer. C'est l'épuisement économique, autant que la pression de la rue, qui poussa le pouvoir à négocier. Mikhaïl Gorbatchev, à Moscou, avait fait savoir que l'Armée rouge n'interviendrait pas pour sauver les régimes frères — rupture décisive avec la doctrine Brejnev qui avait justifié l'écrasement de Prague en 1968.
À Gda?sk, où tout avait commencé sur les grilles du chantier Lénine, les témoins de l'époque continuent de marquer la date. « La situation, alors, était plus dangereuse », confiait l'un d'eux à la télévision polonaise lors d'une récente commémoration, en regardant la jeunesse qui défilait sans avoir connu la peur. C'est peut-être la mesure la plus exacte de ce que fut le 4 juin 1989 : une élection à demi truquée qui a produit une liberté entière, et dont les héritiers se disputent encore le sens. Le prochain scrutin viendra, et les Polonais s'y rendront en nombre. Ils n'ont pas oublié ce qu'il avait fallu pour en arriver là.