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UN JOUR, UN PAYS

Pays-Bas, une nation gagnée sur l'eau et sur le compromis

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Le 23 février 2026, Rob Jetten a prêté serment devant le roi Willem-Alexander et est devenu, à 38 ans, le plus jeune Premier ministre de l'histoire néerlandaise. Le chef du parti social-libéral D66 hérite d'un pays prospère et d'une équation politique périlleuse : son gouvernement, formé avec les libéraux du VVD et les chrétiens-démocrates du CDA, ne dispose que de 66 sièges sur 150, dix de moins que la majorité. C'est le premier cabinet minoritaire que connaissent les Pays-Bas depuis des décennies, dans un pays qui a pourtant fait de la négociation collective un art national.

Rien, aux Pays-Bas, ne se comprend sans l'eau. Un quart du territoire se situe sous le niveau de la mer, et près de la moitié à moins d'un mètre au-dessus. Le nom même du pays — « les terres basses » — dit l'essentiel. Depuis le Moyen Âge, les Néerlandais assèchent, endiguent, drainent : les polders, ces étendues conquises sur la mer et protégées par des digues, ont façonné autant le paysage que la mentalité. Gérer l'eau supposait de s'entendre entre voisins, par-delà les rivalités, sous peine de tout perdre à la prochaine tempête. Les historiens y voient l'origine du « modèle du polder », cette culture du consensus qui irrigue encore la vie politique et sociale du pays.

Sur ces 41 800 kilomètres carrés densément peuplés vivent plus de 18 millions d'habitants, ce qui fait des Pays-Bas l'un des États les plus denses d'Europe. La Randstad, conurbation qui relie Amsterdam, Rotterdam, La Haye et Utrecht, en concentre l'essentiel de la richesse. Amsterdam est la capitale constitutionnelle, mais c'est à La Haye que siègent le gouvernement, le Parlement et la Cour internationale de justice. Rotterdam, reconstruite après les bombardements de 1940, abrite le premier port d'Europe, longtemps premier du monde, porte d'entrée des marchandises sur le continent.

La grandeur néerlandaise s'est jouée au XVIIe siècle, le « Siècle d'or ». Après s'être affranchies de la couronne espagnole au terme d'une guerre de quatre-vingts ans, les Provinces-Unies deviennent une république marchande sans équivalent. La Compagnie des Indes orientales, première multinationale de l'histoire, tisse un empire commercial de l'Insulinde aux Caraïbes. Amsterdam invente la Bourse moderne, accueille les penseurs censurés ailleurs — Descartes y publie, Spinoza y naît — et les peintres y portent la lumière à un sommet, de Rembrandt à Vermeer. Cette prospérité reposait aussi sur la traite et l'exploitation coloniale, pan d'histoire que la société néerlandaise réexamine désormais ouvertement.

Le royaume tel qu'on le connaît naît en 1815, au lendemain des guerres napoléoniennes, lorsque le congrès de Vienne réunit provinces du Nord et du Sud sous une même couronne. L'union ne tiendra pas : la Belgique fait sécession dès 1830. La maison d'Orange-Nassau règne depuis, dans le cadre d'une monarchie parlementaire. Restés neutres durant la Première Guerre mondiale, les Pays-Bas sont envahis par l'Allemagne nazie en 1940. L'occupation laisse une plaie durable, dont le journal d'Anne Frank, rédigé dans une annexe d'Amsterdam, reste le témoignage le plus universel.

L'après-guerre fait du pays un pionnier : membre fondateur de la CEE, de l'OTAN, de l'euro, terre d'une social-démocratie prospère et de réformes sociétales audacieuses — premier État à légaliser le mariage homosexuel, en 2001, et l'euthanasie sous conditions strictes. Cette image de tolérance s'est toutefois fissurée. Depuis les années 2000, marquées par les assassinats du cinéaste Theo van Gogh et de l'homme politique Pim Fortuyn, le débat sur l'immigration et l'islam a déplacé le centre de gravité politique.

Geert Wilders en est l'incarnation. En juin 2025, son Parti pour la liberté (PVV) a fait tomber la coalition gouvernementale en claquant la porte sur la question migratoire, provoquant des élections anticipées à peine deux ans après les précédentes. Le scrutin d'octobre 2025 a rebattu les cartes : le PVV et le D66 sont arrivés à égalité, avec 26 sièges chacun, mais c'est la dynamique du parti social-libéral de Rob Jetten — passé d'environ 7 % à près de 17 % des voix — qui a frappé les observateurs. Aucune force ne voulant gouverner avec Wilders, ce dernier s'est retrouvé sans coalition possible malgré son score.

La formation du nouveau cabinet a suivi le rythme néerlandais habituel : lent. Il aura fallu attendre la fin janvier 2026 pour que D66, VVD et CDA s'accordent sur un programme, et la fin février pour l'investiture. Jetten lui-même a annoncé la couleur en parlant d'un « cabinet de la collaboration ». La formule n'est pas qu'un slogan : sans majorité aux États généraux, le gouvernement devra négocier chaque loi, texte par texte, avec l'opposition. Le VVD de Dilan Ye?ilgöz pilote les Finances, la Défense et la Justice ; le CDA tient les Affaires étrangères et l'Intérieur ; le D66 conserve l'Éducation, le Climat et le Logement, dossier brûlant dans un pays où la pénurie de logements alimente la colère sociale.

Le pari de Jetten est de prouver qu'on peut gouverner les Pays-Bas autrement qu'en cédant aux surenchères identitaires. Le pays qui a appris, digue après digue, qu'il fallait s'entendre pour ne pas sombrer va devoir le redémontrer au Parlement. Le mandat court jusqu'en 2030. Peu de monde, à La Haye, parie qu'il ira jusqu'au bout sans encombre.