DERNIÈRES ACTUALITÉS

MEMOIRE D URNES

5 juin 1975, quand les Britanniques votent massivement pour rester en Europe

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 5 juin 1975, le Royaume-Uni organisait le premier référendum national de son histoire. La question tenait en une ligne : le pays devait-il rester dans la Communauté économique européenne, qu'il avait rejointe deux ans plus tôt ? La réponse fut sans ambiguïté. Avec une participation de 64 %, le « oui » l'emporta par 67,23 % des suffrages contre 32,77 %. Chaque nation et chaque région du royaume, à de rares exceptions près, renvoya une majorité favorable au maintien.

Le scrutin résolvait une crise interne autant qu'une question européenne. Harold Wilson, Premier ministre travailliste, dirigeait un parti déchiré sur l'appartenance à la CEE. Plutôt que de trancher au sein de son cabinet, il renvoya la décision aux électeurs — après avoir « renégocié » les conditions d'adhésion obtenues en 1973 par le conservateur Edward Heath. La manœuvre lui permit de suspendre, le temps de la campagne, la solidarité gouvernementale : ses ministres furent autorisés à faire campagne dans les deux camps, fait sans précédent dans la tradition britannique.

La campagne déséquilibra les forces dès le départ. Le camp du maintien réunissait l'essentiel de l'establishment : la direction des deux grands partis, le patronat, la presse dominante et des moyens financiers très supérieurs à ceux de ses adversaires. En face, la coalition du « non » rassemblait des compagnons de route improbables — l'aile gauche travailliste menée par Tony Benn, qui voyait dans la CEE un club de capitalistes, et des conservateurs nationalistes attachés à la souveraineté du Parlement. Cette alliance contre nature peina à faire entendre une voix commune.

Le résultat parut clore le débat pour une génération. Il ne fit que l'ajourner. Quarante et un ans plus tard, le 23 juin 2016, les Britanniques étaient de nouveau convoqués sur la même question — et répondaient cette fois par la sortie, à 51,9 %. Le contraste entre les deux scrutins nourrit aujourd'hui une réflexion que les historiens britanniques jugent inconfortable. Dans les deux cas, un Premier ministre fragilisé avait utilisé le référendum pour gérer les divisions de son parti plutôt que pour fixer un cap national. Harold Wilson en 1975, David Cameron en 2016 : tous deux avaient renégocié, puis remis leur sort entre les mains de l'électorat. Le premier y survécut, le second y laissa son poste dès le lendemain du vote.

L'anniversaire des cinquante ans, en juin 2025, est passé presque inaperçu. Le constat a frappé plusieurs commentateurs britanniques : le premier référendum national de l'histoire du pays, celui qui scella pour quatre décennies l'ancrage européen du Royaume-Uni, n'a donné lieu qu'à de discrètes initiatives. Le Churchill Archives Centre de Cambridge a travaillé avec des étudiants d'histoire de l'université Anglia Ruskin sur les archives de la campagne ; quelques articles ont rappelé la date. Rien de comparable au tumulte que suscite encore, neuf ans après, le Brexit lui-même.

Ce silence en dit long. Évoquer 1975, c'est rappeler qu'un peuple peut voter deux fois la chose et son contraire sur une même question, à une génération d'intervalle, avec dans chaque cas une nette majorité. Pour les partisans du maintien dans l'Union, l'anniversaire ravive le souvenir amer d'un consensus perdu. Pour les tenants du Brexit, il atteste que le vote de 1975 portait sur un Marché commun, et non sur l'union politique qu'est devenue l'Europe — argument qu'ils opposent à ceux qui parlent de reniement.

Il faut se rappeler ce qu'était le Royaume-Uni de 1975 pour saisir le sens du vote. Le pays sortait du choc pétrolier, de l'inflation à deux chiffres, des grèves et de la semaine de trois jours imposée deux ans plus tôt. L'Europe apparaissait alors comme une ancre de prospérité et de modernité, non comme une menace pour la souveraineté. Rester dans la CEE, c'était choisir le camp du redressement économique. Le glissement de cette perception, sur quarante ans, résume à lui seul le chemin qui mène de 1975 à 2016.

Le pays n'est aujourd'hui plus membre de l'Union, et la question d'un éventuel rapprochement revient régulièrement dans le débat public britannique sans qu'aucune force majeure n'ose rouvrir frontalement le dossier. Le premier référendum de l'histoire du Royaume-Uni avait répondu « oui » de façon écrasante. Le dernier a répondu « non » de justesse. Entre les deux, c'est la même démocratie qui a parlé — et c'est précisément ce qui rend l'exercice si difficile à commémorer.