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MEMOIRE D URNES

6 juin 1997 : le jour où Bertie Ahern installa le Fianna Fáil pour dix ans

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 6 juin 1997, les Irlandais renvoyaient au pouvoir le parti qui a le plus marqué leur République. Le Fianna Fáil de Bertie Ahern remportait 77 sièges au Dáil avec 47 % des suffrages, gagnant dix sièges et plus de sept points par rapport au scrutin précédent. À quarante-cinq ans, l'enfant de Drumcondra, quartier populaire du nord de Dublin, s'apprêtait à devenir le plus jeune Taoiseach de l'histoire du pays et à entamer une décennie de pouvoir.

Le résultat redessinait le paysage. Le Fine Gael de John Bruton, Premier ministre sortant, progressait pourtant en voix et en sièges — 54 élus, 32,6 % des suffrages — mais ne pouvait sauver sa coalition. Le grand perdant fut le Parti travailliste de Dick Spring, qui s'effondrait de 33 à 17 sièges et perdait plus de neuf points. L'électorat sanctionnait la « Rainbow Coalition » sortante, alliance du Fine Gael, des travaillistes et de la Gauche démocrate, formée en 1994 sans passer par les urnes, à la faveur d'une crise gouvernementale.

Aucun parti ne disposant de la majorité, Ahern dut composer. Il scella une coalition minoritaire avec les Progressive Democrats de Mary Harney, qui devint Tánaiste — vice-Première ministre —, complétée par le soutien de quatre députés indépendants pour atteindre une majorité de travail. Cette architecture fragile, que beaucoup jugeaient condamnée à brève échéance, allait tenir : ce fut le premier des trois gouvernements consécutifs que dirigea Ahern jusqu'en 2008.

Le contexte économique portait le nouveau pouvoir. L'Irlande de 1997 entrait dans les années du Tigre celtique, cette croissance fulgurante alimentée par les investissements étrangers, la fiscalité attractive et les fonds européens. Le pays qui avait longtemps exporté ses enfants commençait à les voir revenir. Ahern, négociateur réputé pour son art du compromis et son accent populaire, incarnait cette Irlande nouvelle, prospère et sûre d'elle, qui rompait avec l'image rurale et émigrante des décennies précédentes.

Son mandat resterait surtout associé à un autre dossier. Moins d'un an après son entrée en fonction, le 10 avril 1998, Bertie Ahern cosignait avec le Premier ministre britannique Tony Blair l'accord du Vendredi saint, qui mettait fin à trois décennies de violences en Irlande du Nord. Le Taoiseach avait mené les négociations alors même que sa mère venait de mourir, faisant l'aller-retour entre les pourparlers de Belfast et ses funérailles à Dublin. L'accord, approuvé par référendum des deux côtés de la frontière, demeure son legs le plus durable.

L'élection de 1997 marqua aussi un tournant dans le rapport des Irlandais à leurs institutions. Mary McAleese était élue présidente de la République quelques mois plus tard, succédant à Mary Robinson : pour la première fois au monde, une femme succédait à une femme à la tête d'un État. Le pays, longtemps dominé par l'Église catholique, amorçait une laïcisation rapide de ses mœurs et de sa vie publique, mouvement que les décennies suivantes ne feraient qu'amplifier.

Près de trente ans plus tard, la carte politique irlandaise s'est recomposée sans renier ses fondations. Le Fianna Fáil, premier parti aux élections de novembre 2024 avec 48 sièges, dirige depuis janvier 2025 un gouvernement de coalition avec son rival historique, le Fine Gael. Micheál Martin, à sa tête, a été reconduit Taoiseach par 95 voix contre 76, dans un accord prévoyant une rotation du poste avec le chef du Fine Gael, Simon Harris, à l'automne 2027. L'alliance des deux grands partis « civil war », longtemps impensable tant elle remontait à la guerre civile de 1922, est devenue la norme face à la montée du Sinn Féin.

Ce paysage aurait stupéfait les électeurs de 1997, pour qui le clivage entre Fianna Fáil et Fine Gael structurait encore toute la vie politique. Le Parti travailliste, lui, ne s'est jamais vraiment relevé de la déroute de cette année-là. Et Bertie Ahern, démissionnaire en 2008 sur fond d'enquête sur ses finances personnelles, a été réadmis au Fianna Fáil en 2023 après quinze ans d'éloignement — un retour que certains lisent comme le prélude à une ultime ambition, la présidence de la République.

Le 6 juin 1997 n'a pas seulement porté un homme au pouvoir. Il a ouvert la décennie où l'Irlande s'est enrichie, pacifiée au nord et émancipée de son passé. Bertie Ahern en fut l'artisan central, jusqu'à ce que la crise financière de 2008 referme brutalement la parenthèse. Le parti qu'il avait alors installé gouverne de nouveau le pays. La rotation prévue pour novembre 2027 dira s'il compte encore peser sur la suite.