Dans les villages de la province de Lori, au nord de l'Arménie, la campagne s'est jouée à coups de bousculades et de gardes à vue. Une dizaine de partisans de l'opposant Samvel Karapetyan ont été arrêtés ce week-end après s'être heurtés à des militants du parti au pouvoir, à quelques kilomètres de Tachir, la ville natale du milliardaire. Lui-même mène sa bataille électorale assigné à résidence, dans l'attente d'un procès pour appel au renversement de l'ordre constitutionnel et délits économiques. À cinq jours du scrutin, c'est dans cette atmosphère de fer que l'Arménie s'apprête à élire, le 7 juin, la neuvième Assemblée nationale de son histoire récente.
Le vote concerne 2 489 031 électeurs, selon la Commission électorale centrale. Dix-neuf concurrents, dix-sept partis et deux alliances, ont déposé des listes. C'est le premier scrutin législatif ordinaire depuis 2017 : les deux précédents, en 2018 et 2021, étaient nés de crises politiques et militaires. C'est aussi le premier vote organisé depuis l'exode, fin 2023, de la quasi-totalité des Arméniens du Haut-Karabakh, chassés par l'offensive azerbaïdjanaise. La défaite et la perte de l'enclave pèsent sur chaque meeting comme une blessure ouverte.
Le Premier ministre Nikol Pachinian, au pouvoir depuis la révolution de velours de 2018, brigue un nouveau mandat à la tête de son parti, Contrat civil. Les sondages publiés à la veille du vote lui promettent une victoire large. Une enquête diffusée le 31 mai créditait Contrat civil de près de 65 % des électeurs décidés ; d'autres mesures, plus prudentes, donnent au parti entre 32 et 32,5 % de l'ensemble des intentions, loin devant ses rivaux. Le programme tient en quelques lignes : finaliser le traité de paix avec l'Azerbaïdjan, paraphé à Washington en août 2025, réviser la Constitution et arrimer définitivement l'Arménie à l'Union européenne et aux structures euro-atlantiques.
Cette orientation occidentale a valu à Pachinian des soutiens spectaculaires. En février, le vice-président américain JD Vance l'avait reçu à Erevan ; une semaine avant le scrutin, le président Donald Trump l'a publiquement adoubé, le décrivant comme « un grand ami et dirigeant » rendant l'Arménie « forte, prospère et très sûre », tandis que le secrétaire d'État Marco Rubio relayait l'appui de Washington. Moscou, à l'inverse, a rappelé son ambassadeur « pour consultations » après la décision arménienne d'accélérer sa marche vers Bruxelles.
L'opposition s'est fragmentée en plusieurs blocs. Le plus dynamique, l'Alliance Arménie forte, s'est constitué autour de Samvel Karapetyan, magnat russo-arménien propriétaire du conglomérat Tachir, qui a fait fortune dans l'immobilier et l'énergie en Russie. Arrêté en juin 2025, placé en détention provisoire puis assigné à résidence, il a vu cette mesure prolongée de trois mois par un tribunal d'Erevan. Ses avocats et plusieurs figures de l'opposition le présentent comme un prisonnier politique. À ses côtés concourent le parti Arménie prospère de l'homme d'affaires Gaguik Tsaroukian et l'Alliance Arménie de l'ancien président Robert Kotcharian, deux formations qui incarnent l'ancien ordre que la révolution de 2018 prétendait balayer.
La campagne s'est déroulée sous le signe de la suspicion. Plusieurs missions d'observation, dont celle de l'Institut républicain international, ont alerté sur les risques d'ingérence étrangère : désinformation, acteurs relais, contenus générés par intelligence artificielle sur les réseaux sociaux. L'agence Reuters, citant des responsables occidentaux du renseignement, a fait état d'efforts russes clandestins pour affaiblir Pachinian et soutenir des candidats prorusses, allant jusqu'à un projet d'acheminement d'Arméniens de Russie vers le pays pour peser sur les urnes. Le Kremlin n'a pas commenté ces accusations.
Les arrestations de partisans de l'opposition donnent au scrutin sa tonalité la plus tendue. Selon le bloc Arménie forte, près de 300 de ses membres ou sympathisants ont été poursuivis ou brièvement interpellés ces dernières semaines, le plus souvent pour des soupçons d'achat de voix que la formation dément. Cinq personnes ont été arrêtées dans le cadre d'un dossier de corruption électorale visant le parti de Karapetyan. Le pouvoir y voit la défense de l'intégrité du vote ; ses adversaires, une opération d'intimidation menée par l'appareil judiciaire.
Au-delà des intentions de vote, le scrutin tranchera une question de fond : la paix négociée avec Bakou est-elle une réconciliation ou une capitulation ? Pachinian défend un accord qui mettrait fin à près de quatre décennies de conflit et ouvrirait, par le « corridor » reliant l'Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan, une voie commerciale rebaptisée du nom de Trump. Ses opposants y lisent l'abandon définitif du Karabakh et l'effacement d'un peuple. Le ressentiment reste vif chez les dizaines de milliers de déplacés du Haut-Karabakh, dont beaucoup n'ont pas retrouvé de logement stable et voteront pour la première fois loin de leur terre.
Les bureaux de vote ouvriront le 7 juin au matin. Les sondages annoncent une majorité confortable pour Contrat civil, mais le souvenir de la désillusion qui a suivi la défaite de 2020 rend les pronostics fragiles. À Tachir, les partisans de Karapetyan promettent de revenir devant les permanences du parti au pouvoir. Le procès de leur chef, lui, est toujours en cours.