La veille du vote, six candidats d'Arménie forte ont été interpellés par la police. Les médias d'État ont rapporté les arrestations sans en préciser le motif. Quelques jours plus tôt, dans la province de Lori, au nord du pays, une dizaine de partisans du même mouvement avaient été brièvement placés en garde à vue après des heurts avec des militants du parti au pouvoir — à quelques kilomètres de Tachir, ville natale de leur chef. C'est dans cette atmosphère que l'Arménie a commencé, ce dimanche matin, d'élire la neuvième Assemblée nationale de son histoire récente.
Le pays compte 2,49 millions d'inscrits, répartis dans 2 005 bureaux de vote surveillés par quelque 400 observateurs internationaux. Dix-huit formations sont en lice. Ce scrutin est le premier de plein exercice depuis 2017 — les deux suivants, en 2018 et 2021, étaient nés de crises politiques ou militaires. Il est aussi le premier depuis que la quasi-totalité des Arméniens du Haut-Karabakh ont fui l'offensive azerbaïdjanaise fin 2023. Cette perte a pesé sur chaque meeting comme une blessure qui ne cicatrise pas.
Nikol Pachinian, au pouvoir depuis la révolution de velours de 2018, brigue un nouveau mandat à la tête de Contrat civil. Les sondages le créditent d'une avance confortable, quoique difficile à chiffrer précisément : une enquête du 31 mai lui attribuait près de 65 % des électeurs décidés, quand d'autres estimations, plus prudentes, le situent entre 24 et 32 % du corps électoral total — loin devant ses rivaux. Son programme se résume à trois chantiers : finaliser le traité de paix avec l'Azerbaïdjan paraphé à Washington en août 2025, réviser la Constitution, et engager l'Arménie sur la voie européenne.
Cette orientation lui a valu des soutiens inattendus à Washington. JD Vance l'avait reçu en février ; Donald Trump l'a publiquement adoubé une semaine avant le scrutin, le décrivant comme « un grand ami » qui rend l'Arménie « forte, prospère et très sûre ». Marco Rubio a suivi, confirmant l'appui américain après avoir signé le mois dernier à Erevan l'accord rebaptisé Route Trump pour la paix et la prospérité internationales. Moscou a répondu sur le terrain économique : des camions de produits agricoles arméniens ont été refoulés à la frontière russe ces dernières semaines, et Vladimir Poutine a évoqué un possible « scénario ukrainien » pour punir les ambitions européennes d'Erevan.
L'opposition s'est présentée fragmentée. Le bloc le plus visible, Arménie forte, s'est constitué autour de Samvel Karapetian, magnat russo-arménien à la tête du conglomérat Tachir, dont la fortune est ancrée dans l'immobilier et l'énergie russes. Arrêté en juin 2025, il mène campagne depuis son domicile, assigné à résidence, poursuivi pour appel au renversement de l'ordre constitutionnel et infractions économiques. Ses avocats parlent de prisonnier politique. À ses côtés concourent Arménie prospère, formation de l'homme d'affaires Gaguik Tsaroukian, et l'Alliance Arménie de l'ancien président Robert Kotcharian — deux structures qui incarnent précisément l'ancien ordre que 2018 prétendait balayer.
La campagne a été traversée par des manœuvres de désinformation. Des vidéos truquées diffusées lors de meetings d'Arménie forte montraient Pachinian entouré de drapeaux azerbaïdjanais et accueillant des Azéris dans le pays. L'Institut républicain international et plusieurs missions d'observation ont alerté sur les risques d'ingérence : comptes relais, contenus synthétiques, opérations coordonnées sur les réseaux sociaux. Reuters, citant des responsables occidentaux du renseignement, a rapporté des efforts russes clandestins pour affaiblir Pachinian et soutenir des candidats prorusses, jusqu'à un projet d'acheminement d'Arméniens de Russie vers les urnes le jour du vote. Le Kremlin n'a pas commenté.
Les interpellations donnent au scrutin sa tonalité la plus tendue. Arménie forte affirme que près de 300 de ses membres ou sympathisants ont été poursuivis ou brièvement arrêtés ces dernières semaines, le plus souvent accusés d'achat de voix — ce que le mouvement dément. Le pouvoir dit défendre l'intégrité électorale ; ses adversaires voient dans cette vague d'arrestations une opération d'intimidation pilotée par l'appareil judiciaire. Les six candidats interpellés la veille du vote sont venus allonger une liste déjà lourde.
Derrière les chiffres se joue une question que le scrutin tranchera sans forcément la régler : la paix négociée avec Bakou est-elle une réconciliation historique ou une capitulation déguisée ? Pachinian défend un accord qui mettrait fin à près de quatre décennies de conflit et ouvrirait, via le corridor reliant l'Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan, une route commerciale que Washington a jugé utile de rebaptiser à son nom. Ses opposants y lisent l'abandon définitif du Karabakh et l'effacement d'un peuple. Le ressentiment est particulièrement vif chez les dizaines de milliers de déplacés de l'enclave, dont beaucoup votent pour la première fois loin de leur terre.
Les bureaux fermeront à 20 heures. La Commission électorale centrale promet des résultats préliminaires dans les vingt-quatre heures et un décompte définitif le 14 juin. À Tachir, les partisans de Karapetian promettent de revenir devant les permanences du parti au pouvoir. Le procès de leur chef, lui, est toujours en cours.