À Huancayo, le 27 mai, des bombes lacrymogènes ont dispersé la foule tandis que brûlaient des drapeaux orange de Fuerza Popular. Keiko Fujimori y achevait l'une de ses dernières étapes de campagne avant le scrutin du 7 juin, sous les huées d'une partie de la ville andine. La scène résume à elle seule le pari de la candidate de la droite péruvienne : convaincre un pays qui, pour beaucoup, l'a déjà jugée.
Le Pérou élit dimanche son président entre deux visions opposées du pouvoir. Keiko Fujimori, fille de l'ancien chef de l'État Alberto Fujimori, affronte Roberto Sánchez, ancien ministre du Commerce extérieur et candidat de la gauche réunie sous la bannière Juntos por el Perú. Au premier tour, le 12 avril, Mme Fujimori était arrivée en tête avec 17,2 % des suffrages, devant M. Sánchez, crédité de 12 %. Ce dernier n'a devancé le maire de Lima, Rafael López Aliaga, qu'à l'arraché : un peu plus de vingt mille voix les séparaient. Le Jury national des élections a proclamé ces résultats le 17 mai, ouvrant trois semaines d'une campagne tendue.
Les derniers sondages publiables, avant l'interdiction de diffusion entrée en vigueur le 1er juin, décrivaient une course indécise. La simulation de vote réalisée par Ipsos les 29 et 30 mai donnait à Mme Fujimori 51,4 % des voix valides, contre 48,6 % à M. Sánchez. L'institut CPI mesurait pour sa part 32,5 % d'intentions de vote pour la candidate de Fuerza Popular et 29,1 % pour son rival, un écart inférieur à la marge d'erreur de 2,8 points. L'IEP créditait Mme Fujimori de 36 % et M. Sánchez de 30 %. Aucun de ces chiffres ne tranche : selon CPI, près d'un électeur sur quatre, 22,6 %, se déclarait encore prêt à voter blanc.
La sécurité a dominé le débat. Confronté à une vague d'extorsions qui frappe les transporteurs, les commerçants et le secteur agricole, le pays a fait de la criminalité le premier sujet de campagne. Lors de leur dernier face-à-face, le 31 mai au Centre de conventions de Lima, les deux candidats ont opposé deux réponses. Mme Fujimori a promis une stratégie de fermeté, des peines alourdies et un renforcement des forces de l'ordre. M. Sánchez a déplacé la cible vers la corruption, dénonçant ce qu'il a appelé une « mafia politique » qui paralyse les institutions et désigne nommément le Congrès, où Fuerza Popular reste une force pesante.
Ce débat, suivi par un pays partagé, a pesé. Une enquête de Datum Internacional pour El Comercio indiquait que 57 % des Péruviens le jugeaient déterminant pour leur choix. Les commentateurs ont estimé que M. Sánchez avait su capitaliser sur les soupçons visant le parti de son adversaire, tandis que Mme Fujimori, donnée favorite, n'avait pas creusé l'écart. Pour la candidate, l'enjeu dépasse la soirée : elle dispute son quatrième second tour consécutif, après les échecs de 2011, 2016 et 2021. Aucune autre figure de la vie politique péruvienne n'a connu pareille succession de défaites au seuil du palais présidentiel.
La carte électorale, elle, dessine deux pays. À Lima, Ipsos plaçait Mme Fujimori en tête avec 52,2 %. Dans le Pérou rural, M. Sánchez l'emportait avec 53,9 %. Le candidat de gauche a passé ses derniers jours de campagne dans les Andes du sud, là où se concentre son électorat : une marche et un meeting à Arequipa le 1er juin, la plaza Túpac Amaru de Cusco le 2, puis Puno le 3, avant un retour à Lima. Son rassemblement de clôture est prévu jeudi 4 juin, plaza Dos de Mayo, dans le centre de la capitale. Fuerza Popular boucle le même jour sa propre campagne dans Lima.
Cette géographie du vote n'est pas neuve. Depuis 2011, les seconds tours péruviens rejouent l'affrontement entre une capitale tournée vers les marchés et un arrière-pays andin marqué par la défiance envers Lima et envers le nom des Fujimori. L'incarcération puis la grâce d'Alberto Fujimori, condamné pour violations des droits humains, restent une ligne de fracture. Les droits humains et la gestion de l'État ont d'ailleurs nourri les échanges les plus vifs du débat du 31 mai, chacun renvoyant l'autre à son bilan ou à celui de ses alliés.
Le scrutin se tiendra dimanche dans tout le pays, de 7 heures à 17 heures. Le vote est obligatoire au Pérou, et l'ampleur du bulletin blanc, près d'un quart des intentions selon les dernières mesures connues, pourrait peser autant que le report des voix de López Aliaga, dont l'électorat de droite radicale n'a pas reçu de consigne claire. Le prochain président prendra ses fonctions le 28 juillet, jour de la fête nationale, face à un Congrès fragmenté et à une opinion lasse de l'instabilité qui a vu se succéder six chefs d'État en moins de dix ans.
À Cusco, mardi après-midi, Roberto Sánchez a harangué une foule compacte sur la plaza Túpac Amaru, à l'ombre des Andes. À cinq jours du vote, ni les sondeurs ni les états-majors ne se hasardaient à désigner un vainqueur.