Les bureaux de vote du Kosovo rouvriront dimanche 7 juin, pour la troisième fois en seize mois. Les affiches d'Albin Kurti, le Premier ministre démissionnaire, n'ont pas eu le temps de pâlir sur les murs de Pristina que déjà ses partisans en collent de nouvelles par-dessus. Le pays, dix-huit ans après son indépendance, vote plus souvent qu'il ne gouverne.
Cette élection anticipée découle d'un blocage institutionnel précis. Le 28 avril, l'Assemblée a échoué pour la dernière fois à élire un successeur à la présidente Vjosa Osmani, faute des quatre-vingts voix exigées par la Constitution. L'opposition refusait le quorum, Kurti refusait les concessions qui l'auraient débloqué. La présidente sortante avait déjà dissous le Parlement, et c'est la présidente par intérim, Albulena Haxhiu, qui a fixé la date du nouveau scrutin. Selon la loi fondamentale héritée de la rupture avec la Serbie en 2008, l'incapacité à désigner un chef de l'État entraîne mécaniquement le retour aux urnes.
Les électeurs, eux, n'ont rien demandé. Ils retrouvent un paysage presque inchangé. Vetëvendosje, le mouvement de gauche nationaliste de Kurti, avait recueilli près de 51% des voix en décembre 2025, de quoi gouverner sans coalition partisane. Le Parti démocratique du Kosovo de Bedri Hamza suivait à 20%, la Ligue démocratique du Kosovo à 13%, l'Alliance pour l'avenir de Ramush Haradinaj autour de 5,5%. La Liste serbe, soutenue par Belgrade, avait raflé neuf des dix sièges réservés à la communauté serbe. La Commission électorale centrale a certifié vingt-huit entités politiques et près de 1 300 candidats pour les 120 sièges de l'Assemblée, dont vingt sont attribués aux minorités nationales.
Kurti aborde le vote en position de force et l'affirme sans détour : il se dit convaincu que son parti peut dépasser 60%. Sa campagne, lancée sous le slogan « Un État pour tous, tous pour l'État », s'organise autour d'une figure, celle de Feride Rushiti, sa candidate à la présidence. Médecin, militante des droits humains, elle dirige le Centre kosovar de réhabilitation des victimes de la torture et incarne un profil de justice transitionnelle. Le calcul est limpide : obtenir une majorité assez large pour élire enfin un président et briser le cycle.
En face, l'opposition mise sur une recomposition. La Ligue démocratique du Kosovo, conduite par Lumir Abdixhiku, a accueilli sur sa liste Vjosa Osmani, l'ancienne présidente que Vetëvendosje avait refusé de reconduire. Osmani fut jadis membre de cette même Ligue avant de fonder son propre mouvement et de s'allier à Kurti en 2021. Son retour au bercail réénergise un camp longtemps réduit à un rôle de blocage. Le Parti démocratique du Kosovo, lui, fait campagne sur trois mots : « Arrêtez la crise ».
Pour Donika Emini, chercheuse à l'université de Graz, le pari de Kurti est risqué. « Avoir obtenu plus de 50% des voix dans un système multipartite est déjà une position très forte », observe-t-elle, jugeant que la volonté de contrôler aussi la présidence « sans coalition négociée a eu un effet délétère sur la recherche de compromis ». Uran Haxha, journaliste du portail K2.0, est plus catégorique : « Les chances qu'Albin Kurti perde sont très faibles. En quelques mois, l'opinion bouge peu au Kosovo. » Le perdant, ajoute-t-il, risque surtout d'être le citoyen, condamné à l'instabilité et aux scrutins à répétition.
Un facteur échappe pourtant aux états-majors : le calendrier. La diaspora kosovare, qui avait massivement voté pour Vetëvendosje en décembre, rentre traditionnellement au pays plus tard dans l'été, fin juin ou début juillet, pour les congés. En convoquant l'élection le 7 juin, les institutions privent de fait Kurti d'une partie de sa réserve de voix la plus fidèle. Aleksandar Šljuka, chercheur à la New Social Initiative de Mitrovica-Nord, y voit une fenêtre pour l'opposition, qui « compte sur un résultat plus faible de Vetëvendosje, sachant que la diaspora ne sera pas présente dans les mêmes proportions ».
La campagne, ouverte le 28 mai, n'aura duré que dix jours. Elle se joue dans un climat que les observateurs qualifient de « polarisation affective profonde », transformant le vote en référendum sur les deux scrutins précédents plus qu'en débat sur l'avenir. Et l'avenir attend. Les bailleurs internationaux réclament la ratification de prêts de l'Union européenne et de la Banque mondiale pour un milliard d'euros, suspendue à la formation d'un gouvernement. Le Kosovo aspire à entrer dans l'Union, mais ne parvient pas à se doter d'un président.
Les 2 092 202 électeurs inscrits trancheront dimanche. Rien ne garantit qu'ils mettront fin au blocage : si aucune majorité ne dégage les quatre-vingts voix nécessaires à l'élection présidentielle, le pays pourrait reprendre, à l'automne, le chemin des urnes pour la quatrième fois.