À 21 heures passées, le 7 juin 2015, les responsables du Parti de la justice et du développement réunis au siège d'Ankara ont cessé de sourire. Les écrans affichaient une ligne qu'aucun cadre de l'AKP n'avait vue depuis treize ans : leur formation tombait sous la barre des 276 sièges, le seuil de la majorité absolue à la Grande Assemblée nationale. Pour la première fois depuis 2002, le parti fondé par Recep Tayyip Erdogan allait devoir composer.
Les chiffres définitifs ont confirmé le revers. L'AKP a recueilli un peu moins de 41 % des voix et 258 sièges sur 550, loin du raz-de-marée de 2011. Le parti restait de très loin la première force du pays, mais il perdait la capacité de gouverner seul, et plus encore l'espoir d'Erdogan de réécrire la Constitution pour bâtir le régime présidentiel qu'il appelait de ses vœux. Élu chef de l'État au suffrage direct dix mois plus tôt, le président avait fait de ce scrutin un référendum sur ses ambitions. Les urnes lui ont répondu non.
La clé du basculement portait un nom : le Parti démocratique des peuples. Le HDP, formation de gauche ancrée dans l'électorat kurde et conduite par Selahattin Demirta?, avait pris le pari risqué de se présenter comme parti, et non sous l'étiquette de candidats indépendants. Le calcul reposait sur un seuil électoral parmi les plus élevés au monde : 10 % des suffrages à l'échelle nationale, faute de quoi aucun siège n'est attribué. Le HDP a franchi la barre avec plus de 13 %, envoyant quatre-vingts députés au Parlement. Mécaniquement, ces sièges ont été soustraits à l'AKP, qui en raflait jusqu'alors la majeure partie dans le sud-est anatolien.
Devlet Bahçeli, chef du parti nationaliste MHP, a savouré le résultat sans cacher son hostilité à toute alliance avec le pouvoir. Le Parti républicain du peuple, principale formation d'opposition emmenée par Kemal Kiliçdaroglu, stagnait autour de 25 % mais voyait s'ouvrir une brèche. « Les discussions sur la présidence sont closes », a lancé Demirta? le soir même, visant directement le projet d'Erdogan. Le premier ministre Ahmet Davutoglu, lui, a reconnu un résultat « en deçà » des attentes tout en revendiquant la victoire arithmétique de son camp.
La Turquie n'a pas l'habitude des gouvernements de coalition, et l'expérience qu'elle en garde est amère. Les années 1990 avaient enchaîné les cabinets fragiles, les crises et l'inflation galopante, jusqu'à l'effondrement financier de 2001 qui avait précisément porté l'AKP au pouvoir sur une promesse de stabilité. Treize ans plus tard, c'est cette stabilité qui se fissurait. Les marchés ont réagi dès l'ouverture : la livre turque a glissé face au dollar, les investisseurs redoutant des semaines de marchandages sans issue.
Ils n'avaient pas tort. Les négociations entre l'AKP et les autres formations ont tourné court durant l'été, aucune coalition crédible n'émergeant. Erdogan a alors actionné le levier que lui laissait la Constitution : la convocation de nouvelles élections. Le 1?? novembre 2015, dans un climat alourdi par la reprise des affrontements avec le PKK et par une série d'attentats meurtriers, les Turcs sont retournés aux urnes. L'AKP a retrouvé sa majorité absolue, capitalisant sur la peur du chaos qu'avait nourrie l'échec du printemps. La parenthèse de juin s'était refermée en cinq mois.
Onze ans après, la mécanique électorale turque continue de tourner autour du même homme, mais le rapport de forces s'est déplacé. Aux municipales de mars 2024, le CHP a devancé l'AKP au niveau national avec près de 38 % des voix contre 35,5 %, infligeant au parti présidentiel sa première défaite en tête depuis vingt-deux ans. Le maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu, devenu le visage de l'opposition, comparaît depuis le 9 mars 2026 dans un procès collectif pour corruption qui vise plus de quatre cents personnes. Human Rights Watch dénonce une procédure « à motivation politique ». Le scénario de 2015 — un AKP contraint de chercher des voix au-delà de son socle — n'a jamais semblé aussi proche, ni l'opposition aussi exposée aux poursuites.
Erdogan, au pouvoir depuis 2003 comme premier ministre puis président, a fait abolir le poste de chef du gouvernement et instaurer le régime présidentiel que les électeurs lui avaient refusé en 2015 : il l'a obtenu par référendum en 2017. La prochaine présidentielle est prévue pour 2028, mais nombre d'analystes parient sur une convocation anticipée, le moment venu, pour autoriser un mandat supplémentaire que la Constitution ne garantit pas en l'état.
Au siège du HDP, devenu depuis le parti DEM après une longue bataille judiciaire pour sa survie, on rappelle volontiers cette soirée de juin 2015 comme la preuve qu'un seuil de 10 % pouvait être franchi et un projet de pouvoir personnel enrayé. Demirta?, lui, n'a pas vu le résultat de mars 2024 depuis la liberté : l'ancien coprésident du HDP est emprisonné depuis novembre 2016. La Cour européenne des droits de l'homme a réclamé sa libération à plusieurs reprises. Ankara ne s'est pas exécutée.