Le 18 avril 2017, devant le 10 Downing Street, Theresa May avait annoncé ce qu'elle avait juré de ne jamais faire : des élections anticipées. La première ministre disposait alors d'une majorité confortable et d'une avance dans les sondages frôlant les vingt points. Sept semaines plus tard, dans la nuit du 8 au 9 juin, elle regardait cette avance se dissoudre siège après siège. Les conservateurs gardaient la première place, mais perdaient la majorité absolue qu'ils détenaient depuis 2015.
Le verdict est tombé avec les premiers résultats : 317 sièges pour les tories, treize de moins qu'au Parlement sortant, à neuf encablures de la barre des 326. Le Parti travailliste de Jeremy Corbyn, donné pour mort au début de la campagne, en remportait 262, soit une trentaine de plus. Aucune formation ne disposait d'une majorité. Le Royaume-Uni se réveillait avec un Parlement sans majorité, ce que les Britanniques nomment un hung parliament, à dix jours de l'ouverture des négociations sur le Brexit.
May avait construit toute sa campagne sur une formule martelée jusqu'à la saturation, « strong and stable », un leadership fort et stable pour affronter Bruxelles. L'argument s'est retourné contre elle. Sa proposition de réforme du financement des soins aux personnes âgées, aussitôt baptisée « taxe sur la démence » par la presse, a provoqué un tollé tel qu'elle a dû y renoncer en pleine campagne — un demi-tour fatal à son image de fermeté. Corbyn, lui, a mené une campagne offensive sur la fin de l'austérité et la gratuité des frais universitaires, mobilisant un électorat jeune que les pronostics avaient négligé.
Le basculement s'est joué en une seconde, à 22 heures précises. La diffusion du sondage sortie des urnes, donnant les conservateurs sous la barre de la majorité, a provoqué une stupeur visible jusque sur les plateaux de télévision. Quelques semaines plus tôt, les commentateurs évoquaient un raz-de-marée tory et la marginalisation durable d'un Labour jugé inéligible sous Corbyn. La participation des jeunes électeurs, en forte hausse, a déjoué les modèles : la presse britannique a parlé d'un « youthquake », un séisme générationnel dont l'ampleur exacte fut ensuite débattue, mais dont l'effet sur le résultat fut réel.
La campagne s'est aussi déroulée sous le choc de deux attentats. Le 22 mai, un kamikaze tuait vingt-deux personnes à l'issue d'un concert à la Manchester Arena. Le 3 juin, cinq jours avant le scrutin, une attaque au véhicule-bélier et à l'arme blanche sur le London Bridge faisait huit morts. Ancienne ministre de l'Intérieur, May s'est retrouvée sur la défensive face aux questions sur les coupes budgétaires dans la police menées sous son autorité.
Privée de majorité, la première ministre s'est tournée vers le Parti unioniste démocrate d'Irlande du Nord. Les dix députés du DUP, formation conservatrice et eurosceptique, ont accepté un accord de soutien sans participation gouvernementale, négocié contre une enveloppe d'un milliard de livres pour l'Irlande du Nord. May conservait Downing Street, mais à la merci de dix élus et d'une fronde permanente dans son propre camp. « J'ai obtenu ces voix, je vais m'assurer que nous tenions nos engagements », a-t-elle déclaré, le visage fermé, devant les caméras.
Le pari s'expliquait par le calendrier européen. May voulait un mandat élargi avant d'entamer les pourparlers de divorce avec l'Union, afin de négocier sans craindre une motion parlementaire à chaque concession. Elle obtint l'inverse : une autorité diminuée, une marge de manœuvre nulle, et une Chambre des communes capable de bloquer le moindre compromis. Les trois rejets successifs de son accord de retrait, en 2019, ont scellé son sort. Elle a annoncé sa démission de la direction du parti conservateur le 7 juin 2019 — à un jour près, deux ans jour pour jour après le scrutin qui l'avait fragilisée. Boris Johnson lui a succédé et a finalisé le Brexit qu'elle n'avait pu mener à terme.
L'accord avec le DUP a aussi enfermé May dans une contradiction sur l'Irlande du Nord. Dépendante des unionistes hostiles à toute frontière en mer d'Irlande, elle ne pouvait accepter le compromis que Bruxelles exigeait sur le sort de la province après le Brexit. La question du « backstop » irlandais, ce filet de sécurité destiné à éviter le retour d'une frontière physique avec la République d'Irlande, devint le point d'achoppement qui fit capoter son accord à trois reprises. Le scrutin de juin 2017, en la privant de marge, avait scellé d'avance l'impasse parlementaire de 2019.
Près de neuf ans plus tard, le parti que May dirigeait traverse la pire passe de son histoire récente. Balayés par les travaillistes de Keir Starmer en juillet 2024, les conservateurs sont retombés au quatrième rang dans les intentions de vote au printemps 2025. Leur nombre d'adhérents est tombé à 123 000 selon les chiffres révélés en juillet 2025. Une projection YouGov de septembre 2025 les créditait d'une poignée de sièges dans l'hypothèse d'élections immédiates, devancés à droite par Reform UK, le parti de Nigel Farage. Le centre de gravité de la droite britannique, que May avait tenté de tenir, a glissé ailleurs.
Le souvenir de 2017 hante encore Westminster comme un avertissement sur les élections anticipées convoquées par confort plutôt que par nécessité. May avait cru transformer une avance en triomphe ; elle en a fait le début de sa chute. Rishi Sunak, en juillet 2024, a reproduit le geste à sa manière — un scrutin avancé de plusieurs mois — et a conduit son parti à la débâcle.
Theresa May siège aujourd'hui à la Chambre des lords, où elle a été anoblie. Corbyn, exclu du groupe travailliste, a fondé sa propre formation. Le London Bridge, lui, a retrouvé ses barrières de sécurité, posées après l'attaque de juin 2017 et jamais retirées. Elles font désormais partie du décor.