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UN JOUR, UN PAYS

Lesotho, le royaume perché qui ne touche aucune frontière étrangère

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

À Maseru, fin mai 2026, Sam Matekane vient de se séparer d'un de ses ministres. Lebona Lephema, écarté du gouvernement après avoir cherché à supplanter la vice-présidente du parti au pouvoir, illustre la mécanique qui ronge le Lesotho depuis son indépendance : ce ne sont pas les voisins qui menacent ce petit royaume, c'est lui-même. Le pays n'a d'ailleurs qu'un seul voisin, l'Afrique du Sud, qui l'entoure de toutes parts.

Le Lesotho est l'une des trois seules nations au monde entièrement enclavées dans un autre État, avec Saint-Marin et le Vatican, et la seule à l'échelle d'un véritable pays. Posé sur les hauteurs du Drakensberg et des monts Maloti, il porte le surnom de « royaume dans le ciel ». Aucun point de son territoire ne descend en dessous de 1 400 mètres d'altitude, ce qui en fait le seul pays du globe situé tout entier au-dessus de 1 000 mètres. Le Thabana Ntlenyana culmine à 3 482 mètres, sommet le plus élevé de l'Afrique australe au sud du Kilimandjaro. L'hiver y apporte la neige, spectacle rare sous ces latitudes, et de petites stations de ski accrochées aux cols attirent les Sud-Africains venus de Johannesburg.

Cette géographie verticale a forgé l'histoire. Au début du XIXe siècle, alors que les guerres du Mfecane bouleversent l'Afrique australe, un chef du nom de Moshoeshoe I rassemble des clans dispersés et les installe sur le plateau fortifié de Thaba Bosiu. Le relief sert de rempart : depuis ses hauteurs, les Basotho repoussent les raids zoulous puis les incursions des Boers de l'État libre d'Orange. Pressé par ces derniers, Moshoeshoe demande en 1868 la protection de la Couronne britannique. Le territoire devient le Basutoland, protectorat administré à distance, ce qui lui évite d'être absorbé par l'Union sud-africaine en 1910. Le 4 octobre 1966, le pays accède à l'indépendance sous le nom de Lesotho, avec une monarchie constitutionnelle qui perdure aujourd'hui sous le roi Letsie III, souverain au rôle largement protocolaire.

La singularité du Lesotho tient aussi à son homogénéité. Près de 2,3 millions d'habitants partagent une même langue, le sesotho, une même appartenance, celle de la nation basotho, héritée directement de l'œuvre de Moshoeshoe. Peu d'États africains, dont les frontières furent tracées à la règle par les puissances coloniales, peuvent revendiquer une telle continuité entre la nation et l'État. La culture du cheval, du chapeau conique mokorotlo devenu emblème national, et de la couverture de laine portée comme un manteau, structure une identité visible jusque sur le drapeau.

Mais l'unité culturelle n'a pas produit la stabilité politique. Depuis 1966, le Lesotho a connu coups d'État, suspensions du Parlement et interventions militaires. En 1998, une contestation électorale dégénère et l'Afrique du Sud, mandatée par la Communauté de développement d'Afrique australe, envoie des troupes dans Maseru, dont une partie du centre est incendiée. En 2014, le Premier ministre fuit brièvement vers le territoire sud-africain après une tentative de putsch. La SADC place le pays sous médiation pendant des années, exigeant une réforme constitutionnelle pour brider l'armée et stabiliser le jeu partisan.

C'est dans ce paysage fragmenté qu'émerge Sam Matekane. Homme d'affaires devenu l'individu le plus riche du pays grâce au diamant et aux travaux publics, il fonde son parti, la Révolution pour la prospérité, quelques mois seulement avant le scrutin d'octobre 2022, qu'il remporte sans majorité absolue. L'arrivée au pouvoir d'un magnat promettant de gérer l'État comme une entreprise a suscité l'espoir d'une rupture avec les querelles d'appareil. Trois ans plus tard, le limogeage de Lephema rappelle que les divisions internes de la RFP n'épargnent pas son fondateur, et qu'au Lesotho la menace pour un gouvernement vient rarement de l'opposition, plus souvent de ses propres rangs.

L'économie reste suspendue au géant qui l'encercle. Le projet hydraulique des Highlands, immense réseau de barrages construit dans les montagnes, vend de l'eau à la province sud-africaine du Gauteng, fournissant à Maseru une rente précieuse et de l'électricité. Les usines textiles, longtemps premier employeur formel du pays, exportaient jeans et tee-shirts vers les États-Unis. Cette dépendance a montré sa fragilité au printemps 2025, quand Washington a brandi des droits de douane massifs visant les exportations du royaume, faisant planer la menace de fermetures sur un secteur qui emploie des dizaines de milliers de personnes, en majorité des femmes. Les transferts d'argent des Basotho travaillant dans les mines sud-africaines complètent un équilibre précaire, sur fond d'un taux de prévalence du VIH parmi les plus élevés au monde.

En juin 2025, Matekane avait qualifié le chômage des jeunes de crise nationale et promis 70 000 emplois en trois semaines, annonce restée sans suite tangible. Le prochain rendez-vous électoral est attendu pour 2027. D'ici là, le royaume perché continuera de vivre sa contradiction fondatrice : une nation que les montagnes ont protégée des conquêtes étrangères, mais que rien ne protège de ses propres turbulences.