Il était un peu plus de 21 heures, le 9 juin 2024, lorsque les Français ont compris qu'ils voteraient à nouveau dans trois semaines. À peine les estimations des élections européennes diffusées, donnant le Rassemblement national à plus de 31 % des voix, plus du double de la liste de la majorité présidentielle, Emmanuel Macron est apparu à l'écran depuis l'Élysée. En quelques phrases, il a dissous l'Assemblée nationale et convoqué des élections législatives pour les 30 juin et 7 juillet. Personne, ou presque, dans son propre camp, n'avait été prévenu.
Le score était sans appel. La liste conduite par Jordan Bardella avait écrasé le scrutin européen, reléguant celle de Valérie Hayer pour Renaissance autour de 14,6 %, talonnée par le Parti socialiste de Raphaël Glucksmann. Le chef de l'État a refusé d'« acter » ce désaveu sans réponse. « Je ne peux pas, au soir de ces élections, faire comme si de rien n'était », a-t-il déclaré, invoquant un « acte de confiance » envers les électeurs. Le pari était d'une audace rare : répondre à une défaite en remettant en jeu la totalité de l'Assemblée, dans l'espoir de clarifier une majorité relative qui le paralysait depuis 2022.
La décision a sidéré jusqu'à ses proches. Le premier ministre Gabriel Attal, prévenu tardivement, a affiché une loyauté de façade sur un choix qu'il n'avait pas soutenu. Au sein de la majorité, beaucoup y ont vu un coup de poker susceptible d'ouvrir grand les portes de Matignon à l'extrême droite. À gauche, les responsables socialistes, écologistes, communistes et insoumis se sont réunis dès le lendemain pour bâtir, en quelques jours, une coalition baptisée Nouveau Front populaire.
Le résultat des urnes, début juillet, n'a clarifié rien du tout. L'Assemblée est sortie fracturée en trois blocs irréconciliables — la gauche du Nouveau Front populaire en tête, le camp présidentiel au centre, le Rassemblement national renforcé mais tenu à l'écart du pouvoir par un front républicain de second tour. Aucun ne disposait de la majorité absolue. La dissolution censée trancher avait produit un Parlement plus ingouvernable encore que le précédent.
S'est alors ouverte une séquence d'instabilité gouvernementale sans équivalent sous la Cinquième République. Michel Barnier, nommé à Matignon en septembre 2024, a été renversé par une motion de censure en décembre, faute de pouvoir faire adopter son budget. François Bayrou lui a succédé jusqu'au 9 septembre 2025, date à laquelle il a perdu un vote de confiance qu'il avait lui-même provoqué. Le même jour, Sébastien Lecornu était désigné — quatrième premier ministre en l'espace d'un an. Son premier gouvernement, nommé le 5 octobre après des semaines de tractations, a démissionné dès le lendemain, le 6 octobre, sous la pression conjuguée de l'opposition et des Républicains. Le pays a découvert une routine qu'il croyait réservée à ses voisins : celle des cabinets qui tombent avant d'avoir gouverné.
La campagne éclair des trois semaines suivantes a tourné à l'affrontement de blocs. Le Rassemblement national, porté par ses scores européens, se voyait déjà à Matignon et présentait Jordan Bardella comme premier ministre en attente. Le Nouveau Front populaire, assemblé dans l'urgence, a buté sur ses propres divisions, notamment autour de La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, sans pour autant éclater. Au centre, la majorité présidentielle a fait campagne en pointant les deux extrêmes, dans une posture défensive qui contrastait avec l'audace du geste initial. Le taux de participation, l'un des plus élevés pour des législatives depuis des décennies, a témoigné d'une dramatisation que la dissolution avait elle-même provoquée.
La dissolution est une arme constitutionnelle ancienne, mais son emploi est resté rare. François Mitterrand y avait recouru en 1981 et 1988 pour aligner sa majorité parlementaire sur sa victoire présidentielle. Jacques Chirac s'y était brûlé en 1997 : convoquant des élections anticipées sans nécessité, il avait offert la victoire à la gauche et s'était condamné à cinq ans de cohabitation. Le précédent de 1997 était dans toutes les mémoires le 9 juin 2024. Il n'a pas suffi.
Depuis le 8 juillet 2025, soit un an après le second tour des législatives anticipées, Emmanuel Macron a de nouveau le droit constitutionnel de dissoudre l'Assemblée. Son entourage répète qu'il n'envisage pas cette hypothèse, et la classe politique reste divisée sur son utilité : « Qu'est-ce que ça apporterait ? Probablement pas une majorité », résume une partie des responsables interrogés. Seul le Rassemblement national plaide ouvertement pour un retour aux urnes, persuadé d'y gagner les sièges qui lui manquent encore.
L'instabilité a aussi déplacé le centre de gravité institutionnel. Faute de majorité, les premiers ministres successifs ont multiplié le recours à l'article 49.3 pour faire passer leurs textes sans vote, s'exposant à des motions de censure à répétition. Le Parlement, longtemps chambre d'enregistrement sous la Cinquième République, est redevenu le théâtre central de la vie politique, tandis que l'exécutif négociait pied à pied chaque ligne budgétaire avec des oppositions qui n'avaient aucun intérêt à lui faciliter la tâche. La France a découvert une forme de parlementarisme de fait que ses institutions n'avaient pas anticipée.
Le chef de l'État, dont le mandat s'achève en 2027, gouverne désormais avec des budgets négociés article par article et des premiers ministres dont la survie se compte en mois. La dissolution de juin 2024 devait lui rendre une majorité ; elle lui a retiré la maîtrise du calendrier. Le Rassemblement national, lui, n'a jamais été aussi proche du pouvoir tout en en restant écarté.
Deux ans après cette allocution improvisée, l'Élysée n'a toujours pas retrouvé de majorité stable à l'Assemblée. La prochaine présidentielle est prévue pour le printemps 2027. D'ici là, aucun observateur ne s'avance à prédire combien de gouvernements la France aura connus.