Pendant six jours, à la fin du mois d'octobre 2025, la Tanzanie a vécu sans internet. Le réseau coupé, les rues de Dar es Salaam livrées aux manifestations puis à la répression, le pays s'est isolé du monde le temps que la commission électorale proclame la victoire de la présidente Samia Suluhu Hassan, créditée de plus de 97 % des voix dans un scrutin dont les principaux opposants avaient été emprisonnés ou disqualifiés. En janvier 2026, la cheffe de l'État a publiquement exprimé ses regrets sur cette coupure. Le même mois, l'organisation Index on Censorship la désignait « tyran de l'année 2025 ». Entre ces deux dates se joue le destin d'un pays longtemps cité comme un modèle de stabilité en Afrique de l'Est.
La Tanzanie est née d'une addition. Son nom même condense une union : celle du Tanganyika continental et de l'archipel de Zanzibar, scellée en 1964. C'est le plus vaste pays d'Afrique de l'Est, ouvert sur l'océan Indien, traversé par la branche orientale de la vallée du Rift. Le Kilimandjaro, toit de l'Afrique à 5 895 mètres, y dresse sa calotte glaciaire en recul au-dessus de la savane. Plus à l'ouest s'étendent le lac Victoria, plus grand lac d'Afrique partagé avec le Kenya et l'Ouganda, et le lac Tanganyika, l'un des plus profonds de la planète. Le Serengeti et le cratère du Ngorongoro, où transitent chaque année des millions de gnous, font de ce territoire l'un des sanctuaires animaliers les plus connus du monde, et le tourisme l'une de ses ressources majeures.
L'histoire de la Tanzanie continentale porte la marque des empires. Comptoir arabe et swahili sur la côte, où Zanzibar fut au XIXe siècle une plaque tournante du commerce des esclaves et des clous de girofle, le territoire devient l'Afrique orientale allemande à la fin du siècle, avant de passer sous mandat britannique après la Première Guerre mondiale. L'indépendance du Tanganyika, en 1961, est conduite par Julius Nyerere, instituteur devenu figure tutélaire que ses compatriotes nomment encore « Mwalimu », le maître. Zanzibar, indépendante en 1963, bascule l'année suivante dans une révolution qui renverse le sultanat. C'est de la fusion des deux entités que naît la République unie de Tanzanie.
Nyerere imprime au pays une trajectoire singulière. Sa doctrine de l'ujamaa, socialisme africain fondé sur les villages communautaires, échoue économiquement mais forge une nation. Là où d'autres États du continent se fracturent selon des lignes ethniques, la Tanzanie en compte plus d'une centaine sans qu'aucune ne domine, soudées par le swahili érigé en langue commune. Cette cohésion linguistique, rare et précieuse, demeure l'un des acquis les plus solides de l'ère Nyerere. Le parti unique qu'il bâtit, le Chama Cha Mapinduzi, gouverne sans interruption depuis l'indépendance, y compris après l'ouverture au multipartisme de 1992.
Cette longévité au pouvoir éclaire le présent. Lorsque John Magufuli, surnommé « le bulldozer » pour ses méthodes autoritaires, meurt en fonction en 2021, sa vice-présidente lui succède. Samia Suluhu Hassan, originaire de Zanzibar, devient la première femme à diriger le pays. Ses premiers mois nourrissent l'espoir d'un dégel : elle rouvre des journaux fermés, tend la main à l'opposition, renoue avec les bailleurs internationaux. France 24 avait alors parlé d'un possible renouveau démocratique. Le scrutin de 2025 a refermé cette parenthèse. Le principal opposant, Tundu Lissu, du parti Chadema, a été poursuivi pour trahison et écarté de la course ; sa formation a été exclue du processus pour avoir refusé un code de conduite.
Le vote du 29 octobre 2025 a fait basculer le pays dans la violence. Trois jours d'affrontements, une répression que les organisations de défense des droits humains qualifient de sanglante, et une victoire sans adversaire réel. Depuis, universitaires et observateurs indépendants décrivent une dérive autoritaire assumée. Le régret exprimé par la présidente sur la coupure d'internet, en janvier, n'a pas suffi à dissiper le constat d'un pouvoir qui s'est durci.
Au-delà de Dar es Salaam, métropole économique et premier port de la région, et de Dodoma, capitale politique installée au centre du pays, la Tanzanie reste une économie agricole où vivent quelque 65 millions d'habitants. Le café, le coton, l'or et le gaz naturel offshore dessinent les perspectives de croissance, et les projets d'infrastructures, ferroviaires et énergétiques, avancent avec le concours de partenaires chinois et émiratis. La question de Zanzibar, archipel semi-autonome doté de son propre président et travaillé par un courant favorable à plus d'indépendance, demeure un point de tension récurrent dans l'édifice de l'union.
Le prochain mandat de Samia Suluhu Hassan court désormais sans contre-pouvoir parlementaire significatif. La présidente qui incarnait, il y a cinq ans, l'ouverture, gouverne aujourd'hui un pays dont les principaux opposants sont en prison ou en exil. Reste à savoir si la nation patiemment tissée par Nyerere autour d'une langue commune saura absorber le ressentiment né des trois journées d'octobre.