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MEMOIRE D URNES

10 juin 2018 : Suisse, le rêve de la « monnaie pleine » balayé par les urnes

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 10 juin 2018, peu après midi, les projections de l'institut gfs.bern ont mis fin à un suspense qui n'en était plus un. L'initiative « Monnaie pleine » était rejetée par plus des trois quarts des votants. Le décompte final a livré un score sans appel : 75,7 % de non, une participation d'à peine 34 %, et pas un seul canton acquis à la cause. Quatre ans de campagne militante venaient de s'écraser contre le mur du réalisme helvétique.

L'initiative, lancée en 2014 par l'association Modernisation monétaire, proposait une révolution discrète mais radicale. Elle voulait confier à la seule Banque nationale suisse le monopole de la création monétaire, en interdisant aux banques commerciales de générer de l'argent par le crédit. Aujourd'hui, environ neuf francs sur dix en circulation naissent d'un jeu d'écritures comptables dans les établissements privés : lorsqu'une banque accorde un prêt, elle crée la monnaie correspondante. Les promoteurs de la « monnaie pleine » y voyaient la source des bulles spéculatives et des crises financières. Leur mot d'ordre : un franc déposé devait être un franc réellement détenu, et non une promesse adossée à du vide.

Le souvenir de 2008 nourrissait l'argumentaire. Dix ans après la faillite de Lehman Brothers et le sauvetage public d'UBS, les initiants promettaient des comptes courants « à l'abri des crises », garantis par la banque centrale plutôt que par la solidité incertaine d'un établissement privé. L'idée, longtemps cantonnée aux cercles d'économistes hétérodoxes, avait gagné une visibilité inattendue dans un pays où la démocratie directe permet de soumettre au peuple les questions les plus techniques.

L'establishment, lui, s'est mobilisé en bloc. Le Conseil fédéral, le Parlement, l'Association suisse des banquiers et la Banque nationale suisse ont appelé au rejet d'une seule voix. Son président d'alors, Thomas Jordan, avait multiplié les mises en garde contre une « expérience dangereuse » qui aurait fait de la Suisse un laboratoire monétaire isolé, sans équivalent au monde. L'institution redoutait de perdre les instruments classiques de la politique monétaire et de se voir contrainte de distribuer directement l'argent à l'État ou aux citoyens, brouillant la frontière entre banque centrale et pouvoir politique. Les opposants ont martelé un argument simple : le système suisse fonctionnait, pourquoi le démonter ?

Le même dimanche, les électeurs ont tranché un second objet, la loi sur les jeux d'argent, acceptée à près de 73 %. Le contraste résumait l'état d'esprit du pays : ouverture à une régulation pragmatique des paris en ligne, refus net d'une refonte abstraite du système monétaire. Les Suisses, réputés prudents avec leur argent, ne l'ont pas démenti.

La défaite n'a pas surpris les initiants, qui savaient leur combat avant tout pédagogique. « Nous avons mis sur la table un débat que personne n'osait ouvrir », plaidaient-ils, revendiquant d'avoir forcé la Banque nationale à expliquer publiquement comment naît l'argent — un sujet que la plupart des citoyens, et bon nombre d'élus, découvraient. Le résultat était une déroute ; la discussion, elle, avait eu lieu.

Le débat avait aussi divisé les économistes, bien au-delà des frontières suisses. Quelques voix académiques de renom voyaient dans la « monnaie pleine » une réponse sérieuse à l'instabilité financière, une idée dont les racines remontaient au « plan de Chicago » imaginé par des économistes américains dans les années 1930, après la Grande Dépression. La majorité de la profession, en revanche, redoutait un assèchement du crédit et une perte de souplesse de l'économie. Aucun pays n'avait jamais tenté l'expérience à l'échelle nationale, et les Suisses ont refusé d'être les premiers cobayes d'une théorie séduisante sur le papier mais jamais éprouvée.

La démocratie directe suisse n'en a pas fini avec les questions monétaires. Le 8 mars 2026, les électeurs se sont prononcés sur une initiative d'une autre nature mais de même famille, « L'argent liquide, c'est la liberté », qui entendait inscrire dans la Constitution la garantie d'un accès aux espèces face à la montée du paiement numérique. L'initiative a été rejetée, à 54,4 % de non, un écart bien plus serré que celui de 2018. Mais le contre-projet direct des autorités, qui ancre lui aussi la protection du franc en pièces et billets dans la loi fondamentale, a été largement accepté, à plus de 73 %. Huit ans après la « monnaie pleine », les Suisses ont de nouveau dit non à une refonte radicale tout en exigeant des garanties concrètes sur leur monnaie.

La votation de 2018 avait aussi rappelé une particularité du système helvétique : la faiblesse de la participation sur les sujets jugés trop abstraits. Avec à peine plus d'un tiers des inscrits mobilisés, le scrutin sur la « monnaie pleine » a souffert de sa technicité, là où les votations portant sur l'immigration, les impôts ou les retraites déplacent bien davantage d'électeurs. Les initiants en ont tiré une leçon amère : convaincre les Suisses de bouleverser un système qu'ils ne comprennent qu'à demi, et dont ils tirent une prospérité visible, relevait de la gageure.

Le contraste éclaire la constance d'un électorat. En 2018 comme en 2026, la majorité a refusé de confier à une expérience institutionnelle la gestion de son argent, sans pour autant céder à l'indifférence : elle a préféré, chaque fois, la solution mesurée portée par les autorités à la promesse de rupture portée par les initiants.

L'association Modernisation monétaire existe toujours et continue de diffuser ses analyses sur la création monétaire. Elle n'a pas relancé d'initiative depuis 2018. Quant à la Banque nationale suisse, elle conserve le monopole de l'émission des billets — mais pas celui de la création de l'argent, qui demeure, comme avant le vote, l'affaire quotidienne des banques commerciales.