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MEMOIRE D URNES

11 juin 1987 : Margaret Thatcher décroche un troisième mandat

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Au matin du 12 juin 1987, Margaret Thatcher est sortie du 10 Downing Street avec une certitude qu'aucun premier ministre britannique n'avait pu afficher depuis plus d'un siècle et demi : elle venait de remporter une troisième élection générale consécutive. La veille, les conservateurs avaient enlevé 376 sièges aux Communes, une majorité de plus de cent députés. La « Dame de fer » entamait une décennie au pouvoir, performance qu'aucun chef de gouvernement n'avait réalisée depuis Lord Liverpool, au début du XIX? siècle.

Le scrutin du 11 juin avait pourtant été précédé d'une campagne nerveuse. À une semaine du vote, un sondage avait fait vaciller les certitudes du camp conservateur, provoquant un épisode de panique resté célèbre sous le nom de « Wobbly Thursday », le jeudi du flottement. La machine tory s'était ressaisie. Avec 42,2 % des suffrages, les conservateurs devançaient nettement un Parti travailliste qui, sous la houlette de Neil Kinnock, avait mené une campagne saluée pour son professionnalisme mais insuffisante pour inverser la tendance. Le Labour décrochait 229 sièges, l'Alliance entre libéraux et sociaux-démocrates s'effondrant à une vingtaine d'élus malgré près d'un quart des voix — le verdict cruel du scrutin majoritaire britannique.

La victoire scellait l'emprise du thatchérisme sur la vie politique du pays. Depuis son arrivée au pouvoir en 1979, Margaret Thatcher avait privatisé des pans entiers de l'économie, brisé le pouvoir des syndicats au terme d'une grève des mineurs longue d'un an, et abaissé l'impôt sur les hauts revenus. La reprise économique du milieu des années 1980, portée par la dérégulation de la City — le fameux « Big Bang » financier de 1986 —, avait nourri un sentiment de prospérité dans le sud de l'Angleterre. C'est là, dans cette Angleterre des propriétaires et des nouveaux actionnaires, que les conservateurs ont fait le plein de voix.

Le pays restait pourtant coupé en deux. Le nord industriel, l'Écosse et le pays de Galles, frappés par les fermetures d'usines et le chômage, votaient massivement travailliste. La carte électorale de 1987 dessinait une fracture géographique que les commentateurs ont aussitôt baptisée le « North-South divide ». En Écosse, le recul conservateur annonçait l'isolement durable du parti, qui n'allait jamais s'en relever au nord de la frontière.

La victoire de 1987 portait aussi la marque des Malouines. Cinq ans plus tôt, la reconquête de l'archipel de l'Atlantique Sud face à l'Argentine avait restauré le prestige d'une première ministre que la récession du début des années 1980 avait rendue impopulaire. L'image de la dirigeante intraitable, forgée dans la guerre puis confirmée dans l'épreuve de force avec les mineurs, s'était imposée comme un atout électoral. Les conservateurs avaient bâti leur campagne sur ce capital d'autorité, opposant la fermeté de Thatcher aux hésitations supposées de l'opposition en matière de défense, à l'heure où le débat sur le désarmement nucléaire unilatéral porté par une partie du Labour effrayait une frange de l'électorat.

Thatcher, elle, lisait dans sa réélection un mandat pour aller plus loin. Le troisième gouvernement allait s'attaquer à la réforme des collectivités locales et imposer la « poll tax », un impôt forfaitaire par habitant censé remplacer la taxe foncière. La mesure, perçue comme profondément injuste, déclencha des émeutes et une contestation populaire qui minèrent sa popularité. Conjuguée à ses divergences croissantes avec son cabinet sur la construction européenne, elle précipita sa chute : en novembre 1990, lâchée par ses propres ministres, Margaret Thatcher démissionnait, renversée non par les urnes mais par son parti.

Le scrutin de 1987 avait aussi consacré une mutation du paysage électoral britannique. L'Alliance entre libéraux et sociaux-démocrates, qui rêvait de briser le duopole entre conservateurs et travaillistes, s'est effondrée au lendemain du vote, ses deux composantes finissant par fusionner pour donner naissance aux Libéraux-démocrates. À gauche, la défaite poussa Neil Kinnock à entreprendre la modernisation du Labour, écartant peu à peu les positions les plus radicales du parti — un travail de longue haleine dont Tony Blair recueillerait les fruits dix ans plus tard, en 1997. Le triomphe de Thatcher avait ainsi redessiné non seulement son propre camp, mais l'ensemble de l'échiquier.

Près de quarante ans après ce troisième sacre, son nom domine encore le débat politique britannique, au point que presque toutes les familles s'en réclament. Les conservateurs l'invoquent comme modèle de redressement, les travaillistes lui empruntent son vocabulaire de la croissance et de la confiance nationale, et Reform UK, le parti de Nigel Farage, soutient désormais que le thatchérisme survit en dehors du parti qu'elle a dirigé. Des figures de cette formation, tels Richard Tice, multiplient les références à la libéralisation financière des années 1980, plaidant déréglementation et réduction de l'État. En octobre 2025, un éditorial du Washington Times s'interrogeait encore sur les raisons pour lesquelles « Thatcher compte toujours, à Washington autant qu'à Westminster ».

Le paradoxe de cet héritage revendiqué de toutes parts tient à ce qu'il oppose les héritiers entre eux. Reform UK reprend les recettes thatchériennes — baisse des dépenses publiques, dérégulation — mais une partie des analystes conservateurs lui conteste le droit de s'en réclamer, rappelant que le thatchérisme fut moins un catalogue de mesures qu'une certaine conception de l'autorité politique. Pendant ce temps, le Parti conservateur, balayé en 2024, est devancé dans les sondages par les travaillistes au pouvoir comme par Reform.

Margaret Thatcher est morte en 2013. Sa statue, érigée dans sa ville natale de Grantham en 2022, fut aspergée d'œufs le jour même de son inauguration. La fracture qu'avait révélée la carte de 1987 ne s'est jamais tout à fait refermée. Et le troisième mandat, celui de l'apogée, reste aussi celui où s'est nouée, avec la poll tax, la mécanique de sa propre destitution.