Le 12 juin 1991, pour la première fois de leur histoire, les habitants de la République socialiste fédérative soviétique de Russie ont choisi leur dirigeant en glissant un bulletin dans l'urne. Aucun tsar, aucun secrétaire général du Parti communiste n'avait jamais été désigné de la sorte. Au terme du dépouillement, Boris Eltsine l'emportait dès le premier tour avec environ 57 % des voix, devenant le premier président de la Russie élu au suffrage universel direct.
Le résultat était une gifle pour le Kremlin soviétique. Eltsine, ancien apparatchik passé dans l'opposition après son éviction du bureau politique, avait fait campagne en dénonçant la lenteur des réformes de Mikhaïl Gorbatchev et l'inertie de l'appareil communiste. Face à lui, le candidat soutenu par l'establishment, l'ancien premier ministre Nikolaï Ryjkov, n'avait recueilli qu'autour de 17 % des suffrages. Parmi les six prétendants figurait aussi un avocat nationaliste alors inconnu, Vladimir Jirinovski, dont le score inattendu annonçait la montée d'un courant populiste appelé à durer. Eltsine, lui, avait choisi pour colistier un colonel de l'armée de l'air, Alexandre Routskoï, afin de rassurer les milieux militaires.
L'élection installait une situation inédite et explosive : deux pouvoirs légitimes coexistaient sur le même territoire. D'un côté Gorbatchev, président d'une Union soviétique en voie de désagrégation, jamais soumis lui-même au suffrage populaire. De l'autre Eltsine, fort d'une légitimité démocratique que son rival n'avait pas, à la tête de la plus vaste des républiques de l'URSS. La rivalité entre les deux hommes, désormais adossée à un mandat populaire pour l'un, allait précipiter l'effondrement du système.
La campagne elle-même avait eu des allures de rupture pour un pays sorti depuis peu du parti unique. Eltsine, tribun populaire au franc-parler abrupt, avait sillonné les usines et les villes de province, prenant des bains de foule que l'appareil communiste, habitué aux désignations en vase clos, observait avec méfiance. Il jouait du contraste avec Gorbatchev, intellectuel du sérail soviétique, en se présentant comme l'homme du peuple russe contre la bureaucratie de l'Union. Son score dès le premier tour, dans un scrutin à six candidats, lui conférait une autorité que nul ne pouvait contester sur le plan de la légitimité populaire.
L'épreuve de force survint deux mois plus tard. Le 19 août 1991, un groupe de dirigeants conservateurs tentait un coup d'État pour renverser Gorbatchev et stopper la dislocation de l'Union. Eltsine, juché sur un char devant la Maison Blanche de Moscou, le siège du Parlement russe, appela à la résistance et fit basculer l'opinion et une partie de l'armée. Le putsch s'effondra en trois jours. L'image du président russe défiant les putschistes, mégaphone en main, fit le tour du monde et acheva de transformer l'apparatchik déchu en symbole de la liberté retrouvée. En décembre, l'URSS cessait d'exister ; Eltsine présidait désormais une Russie indépendante.
La suite fut moins glorieuse. La thérapie de choc économique des années 1990, la guerre de Tchétchénie, l'affrontement sanglant avec son propre Parlement en octobre 1993 et l'effondrement financier de 1998 ternirent durablement son bilan. Affaibli, malade, Eltsine démissionna le 31 décembre 1999 en désignant un successeur peu connu du grand public : un ancien officier du KGB nommé directeur du FSB puis premier ministre, Vladimir Poutine. L'élection démocratique de 1991 avait ouvert une parenthèse ; le choix de 1999 allait contribuer à la refermer.
L'élection de 1991 avait pourtant fait naître un espoir immense, en Russie comme en Occident. Pour la première fois, un dirigeant russe tirait sa légitimité non d'un appareil de parti ni d'une succession opaque, mais d'un vote populaire. Les chancelleries occidentales y virent la promesse d'une Russie démocratique et arrimée à l'Europe, partenaire et non plus adversaire. Cet espoir se nourrissait d'un malentendu sur la solidité des institutions du pays : la démocratie russe naissait sans tradition parlementaire, sans contre-pouvoirs établis, sur les décombres d'un État-parti. Eltsine lui-même gouvernerait largement par décrets, et c'est par décret qu'il bombarderait son Parlement en 1993.
La date du 12 juin a survécu à son protagoniste, mais son sens s'est brouillé. Elle est devenue, sous le nom de Jour de la Russie, la fête nationale du pays — non pas en mémoire de l'élection d'Eltsine, mais en commémoration de la déclaration de souveraineté de la République russe adoptée le 12 juin 1990, un an avant le scrutin. Chaque année, drapeaux, concerts et feux d'artifice illuminent la place Rouge.
Le paradoxe est saisissant. Vladimir Poutine, qui célèbre solennellement cette fête, a qualifié la disparition de l'Union soviétique de « plus grande catastrophe géopolitique du siècle ». Or le 12 juin commémore précisément l'acte qui enclencha la désintégration de l'URSS : l'affirmation par la Russie de sa souveraineté face au pouvoir central soviétique. Le maître du Kremlin honore donc, drapeau au vent, la date qui a scellé le démembrement qu'il déplore. Des historiens russes y voient l'une des contradictions fondatrices du régime actuel, qui puise sa légitimité dans un événement dont il rejette les conséquences.
L'héritage démocratique de 1991, lui, s'est largement effacé. Les élections présidentielles russes se tiennent toujours, mais l'opposition réelle en est écartée, emprisonnée ou exilée. Le suffrage universel qui avait porté Eltsine au pouvoir reste inscrit dans la Constitution ; la compétition ouverte qu'il supposait a disparu.
Boris Eltsine est mort en 2007 et repose au cimetière de Novodievitchi, à Moscou. Un imposant centre lui est dédié à Iekaterinbourg, sa ville. Chaque 12 juin, la Russie pavoise. Peu de Russes, désormais, associent encore cette date au jour où ils ont, pour la première et longtemps unique fois, élu librement leur président.