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FRANCE - NECROLOGIE

Bernadette Chirac, la boussole dans l'ombre

FRANCE - NECROLOGIE Source : Wikimedia

C'est Claude Chirac qui a prévenu l'AFP, ce samedi matin. Sa mère s'était éteinte la veille au soir, le 5 juin, dans les Hauts-de-Seine, entourée des siens. Elle venait d'avoir quatre-vingt-treize ans. L'annonce, sobre, sans communiqué, sans protocole, ressemble à la femme qu'elle était : une sobriété de façade derrière laquelle s'était déployée, pendant six décennies, l'une des intelligences politiques les plus redoutables de la Cinquième République.

L'opinion publique a longtemps préféré la caricature. L'épouse dévouée jusqu'à l'effacement, les tailleurs aux teintes pastel, les larges lunettes fumées, le maintien aristocratique moqué par les chansonniers. Ce vernis protecteur dissimulait la stratège, pas la potiche. Sans sa détermination, son sens clinique des rapports de force et son réseau patiemment tissé dans la France des préfectures, le destin présidentiel de Jacques Chirac se serait plusieurs fois fracassé avant même l'Élysée. Elle n'était pas seulement la compagne du monarque républicain — elle en était l'ancre conservatrice, la boussole territoriale, le bouclier médiatique.

Née le 18 mai 1933 dans le seizième arrondissement de Paris, Bernadette Chodron de Courcel est héritière d'une longue lignée de diplomates et d'industriels, anoblie sous Napoléon III en 1852. Son éducation, marquée par un catholicisme rigoureux et l'exigence d'une tenue irréprochable, la destine à briller par elle-même. Elle entre à Sciences Po en 1950, y croise un jeune homme grand, impétueux et dévoré d'ambition nommé Jacques Chirac, et l'épouse le 16 mars 1956. Très vite, elle comprend que l'appétit de pouvoir de son mari exigera d'elle un renoncement total — elle commence par taper à la machine ses fiches de révision pour le concours de l'ENA. Ses propres ambitions entrent en parenthèse. Elles n'en sortiront qu'à ses conditions.

Pendant que son époux gravit les échelons gouvernementaux dans les années soixante et soixante-dix, elle organise la base arrière avec une minutie que les ministres ne soupçonnent pas. Elle retient le nom des conjoints de centaines d'élus locaux, envoie des mots manuscrits pour chaque naissance, chaque deuil, chaque victoire. Elle encaisse les infidélités d'un mari réputé volage — notamment sa liaison avec la journaliste du Figaro Jacqueline Chabridon dans les années 1974-1976 — et la violence banale d'un milieu politique où les femmes comptent peu. Armée d'un stoïcisme qui force l'admiration de ses pires détracteurs, elle pose son empreinte invisible mais décisive sur la construction du RPR et la conquête de la mairie de Paris.

Le 25 mars 1979, elle décide de forger sa propre légitimité. Élue conseillère générale de la Corrèze pour le canton de Corrèze — reprenant le siège de l'ancien ministre Henri Bénassy — elle devient l'une des très rares épouses de dirigeant politique de premier plan à exercer un mandat en son nom propre. Pendant trente-six ans, réélue sans interruption jusqu'en mars 2015, elle laboure les terres escarpées de son canton. La femme aux tailleurs de haute couture chausse les bottes en caoutchouc pour inaugurer les foires agricoles, écouter les éleveurs, débloquer des subventions pour le toit des écoles de village. Cet ancrage corrézien lui offre une lecture directe des colères de la France rurale que les stratèges parisiens n'ont jamais eue.

C'est précisément cet ancrage qui se révèle décisif lors de la campagne de 1995. Le camp chiraquien est en difficulté, fragilisé par la concurrence d'Édouard Balladur, les sondages calamiteux. Dans cette atmosphère de fin de règne anticipée, c'est elle qui tient la ligne de front : elle parcourt les provinces, rassure les maires ruraux, mobilise les réseaux catholiques et provinciaux, insuffle à son mari l'énergie du désespoir qui se transformera en dynamique victorieuse. Lorsque Jacques Chirac franchit le seuil de l'Élysée le 17 mai 1995, la victoire lui appartient autant qu'à lui. Le mariage s'est définitivement mué en la plus efficace des coalitions politiques.

À l'Élysée, elle opère une métamorphose médiatique spectaculaire. En prenant la présidence de la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France dès 1994 et en relançant l'opération Pièces jaunes, elle contourne la politique classique pour s'adresser directement aux familles. Flanquée de David Douillet, elle sillonne le pays à bord d'un TGV spécialement affrété, ramasse les tirelires en carton dans les gares, visite les services de pédiatrie, lève des millions pour construire des maisons de parents près des centres de soins. La bourgeoise distante devient la grand-mère protectrice de la nation. Au tournant des années deux mille, sa cote de popularité dépasse largement celle du chef de l'État — ce qui, au fond, lui convient parfaitement.

Son radar électoral s'avère aussi implacable que son carnet d'adresses. À l'approche de la présidentielle de 2002, elle est la seule, au sein du premier cercle, à alerter sur le danger représenté par Jean-Marie Le Pen, ayant senti monter la colère sécuritaire lors de ses tournées en province. Les stratèges officiels raillent son pessimisme. Le séisme du 21 avril leur donnera tragiquement raison. Le départ de l'Élysée en mai 2007, puis le déclin cognitif de Jacques Chirac, la muent en gardienne implacable de son image : elle filtre les visites, contrôle les apparitions, refuse que la figure du président vieillissant soit abîmée.

Les drames intimes, longtemps dissimulés sous les ors de la République, éclatent alors au grand jour. Le 14 avril 2016, elle perd sa fille aînée, Laurence, emportée à cinquante-huit ans après une vie entière à lutter contre les ravages de l'anorexie mentale. Cette tragédie, qui constitua le fardeau silencieux du couple, la brise de l'intérieur. La mort de Jacques Chirac, le 26 septembre 2019, scelle sa retraite définitive du monde. Épuisée, elle se rend à la cathédrale Saint-Louis-des-Invalides pour un recueillement à huis clos, n'assiste pas à la messe d'obsèques à Saint-Sulpice, et n'apparaît plus jamais en public. Elle vivra ses dernières années entourée de Claude, de son petit-fils Martin et de sa fille de cœur Anh Dao Traxel.

Emmanuel Macron a salué ce matin « une grande dame de cœur » ayant « changé tant de vies avec discrétion et obstination ». Les registres de condoléances ouverts à l'Élysée accueilleront très certainement des signatures venues d'horizons politiques diamétralement opposés. Les petites boîtes en carton jaune posées sur les comptoirs des boulangeries constituent le vestige le plus visible de son action. Mais le bilan réel est ailleurs : Bernadette Chirac a réinventé la place de la conjointe présidentielle, non pas en brisant les codes de son milieu, mais en les utilisant comme des leviers. Pendant soixante ans, elle a été bien plus que l'épouse d'un président. Elle a été la partie de lui que la République n'a jamais su voir.