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MEMOIRE D URNES

14 juin 1981 : la gauche transforme l'essai

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 14 juin 1981 au soir, dans les permanences du Parti socialiste, personne n'osait encore prononcer le mot. Les premières estimations levèrent vite l'hésitation : la gauche réunie approchait 39 % des suffrages exprimés au premier tour des élections législatives, et le seul Parti socialiste, radicaux de gauche compris, frôlait 38 %. François Mitterrand, élu président de la République trente-cinq jours plus tôt, venait de changer une victoire personnelle en lame de fond.

Tout s'était joué en quelques semaines. Le 10 mai, Mitterrand avait battu Valéry Giscard d'Estaing avec 51,76 % des voix, première alternance de la Ve République. Le 22 mai, à peine installé à l'Élysée, il avait dissous l'Assemblée nationale élue en 1978, où la droite gardait une confortable majorité. Le raisonnement ne souffrait pas de nuance : un président de gauche ne pouvait pas gouverner durablement avec une chambre hostile. Restait la question que ce premier tour devait trancher. Les électeurs allaient-ils confirmer dans les urnes législatives le choix qu'ils venaient de faire pour la présidence ?

La réponse fut nette. Portée par ce que les commentateurs appelaient déjà l'état de grâce, la dynamique mitterrandienne profita d'abord au Parti socialiste, qui s'imposa comme la force centrale du pays. Le grand perdant de la soirée se trouvait pourtant à gauche. Le Parti communiste de Georges Marchais, qui pesait encore plus de 20 % au début des années 1970, recula autour de 16 % des voix. Le rééquilibrage que Mitterrand cherchait depuis le congrès d'Épinay de 1971, faire du PS le pôle dominant d'une gauche longtemps tenue par les communistes, se lisait désormais dans les chiffres.

À droite, l'addition fut amère. Le Rassemblement pour la République de Jacques Chirac et l'Union pour la démocratie française, héritière du giscardisme, sortaient de la défaite présidentielle divisés et démobilisés. Leurs électeurs, eux, restèrent en partie chez eux : l'abstention grimpa nettement par rapport au scrutin présidentiel, signe d'un camp sonné qui ne croyait plus pouvoir renverser la tendance. Quand un pays vient d'élire un président, il lui donne rarement, huit jours après, une assemblée pour le contredire.

Les responsables socialistes mesurèrent vite l'ampleur de ce qui se préparait. Pierre Mauroy, nommé Premier ministre dès le 21 mai, avait fait du scrutin un référendum de confirmation. Au soir du premier tour, la perspective d'une majorité absolue pour le seul Parti socialiste, sans même l'appoint des communistes, n'avait plus rien d'une hypothèse d'école. Lionel Jospin, premier secrétaire du parti, pouvait envisager une Assemblée que la gauche n'avait jamais connue sous la Ve République.

L'histoire récente donnait la mesure du basculement. Depuis 1958, la droite et le centre avaient tenu sans interruption l'Assemblée nationale. Les gaullistes, puis les giscardiens, avaient fait de la chambre basse le socle de leur pouvoir, et la gauche s'y était toujours heurtée à un plafond. En vingt-trois ans, jamais les socialistes n'avaient approché la majorité. Le 14 juin 1981 effaçait cette longue exclusion en une seule soirée.

Sur le terrain, la campagne avait eu cette légèreté des moments où une partie semble déjà jouée. Dans les fédérations socialistes, on présentait des candidats parfois inconnus la veille, propulsés par la vague présidentielle dans des circonscriptions tenues par la droite depuis des décennies. Des enseignants, des syndicalistes, des élus locaux sans envergure nationale se retrouvèrent en position de l'emporter une semaine plus tard. La sociologie de la future Assemblée s'en trouva durablement transformée, plus jeune, plus provinciale, moins notabiliaire.

Le second tour, le 21 juin, confirma et amplifia tout. Le Parti socialiste et ses apparentés rassemblèrent près de 285 sièges, la majorité absolue à eux seuls dans une chambre de 491 députés. Le Parti communiste, réduit à une quarantaine d'élus, entra malgré tout au gouvernement, où quatre ministres communistes firent leur apparition pour la première fois depuis 1947. La droite, elle, se retrouva dans une opposition numériquement marginale, sans moyen réel de freiner les réformes annoncées.

Ce qui suivit appartient à la mémoire collective : les nationalisations, l'abolition de la peine de mort votée à l'automne, la retraite à soixante ans, la cinquième semaine de congés payés. Cette majorité de juin 1981 disposait des moyens de tout entreprendre, et elle entreprit beaucoup, avant que la rigueur budgétaire de 1983 ne vienne rappeler les contraintes de l'économie. La parenthèse de l'état de grâce se referma plus vite que prévu.

Quarante-cinq ans plus tard, le premier tour du 14 juin 1981 garde sa valeur de point de bascule. Il a montré qu'une élection présidentielle pouvait, dans la foulée, redessiner entièrement le Parlement, logique que le quinquennat et l'inversion du calendrier électoral ont ensuite institutionnalisée. Il a aussi marqué l'apogée d'une gauche unie et conquérante, configuration que les décennies suivantes n'ont jamais reproduite à l'identique. Le 21 juin au soir, Pierre Mauroy résumait l'état d'esprit de son camp d'une formule simple : les Français avaient voulu le changement, ils s'en étaient donné les moyens.