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UN JOUR, UN PAYS

Soudan : le plus vaste champ de ruines d'Afrique

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Le deuxième jour de l'Aïd al-Adha, en mai 2026, des combattants des Forces de soutien rapide sont entrés dans les villages de la région d'Al-Murra, à l'ouest de Bara, et ont tué vingt-sept personnes, dont plusieurs vieillards. La scène n'a presque pas fait de bruit hors des frontières. Au Soudan, après trois ans d'une guerre devenue routinière, un massacre de cette ampleur relève désormais de l'ordinaire. C'est dans ce pays usé que se joue la plus grande catastrophe humanitaire du moment, et l'une des plus ignorées.

Le Soudan occupe un peu moins de deux millions de kilomètres carrés au carrefour du monde arabe et de l'Afrique noire, ce qui en fait le troisième pays du continent par la superficie. Le Nil le traverse du sud au nord : à Khartoum, le Nil Blanc venu d'Ouganda rejoint le Nil Bleu descendu des hauts plateaux éthiopiens, et la confluence des deux fleuves a donné son nom à la capitale, dont le mot arabe évoque la trompe d'éléphant que dessine la jonction des eaux. Autour de ce ruban fertile s'étend un territoire de déserts au nord, de savanes au sud et de massifs isolés à l'ouest, dans le Darfour, qui culminent au Jebel Marra. Près de cinquante millions d'habitants y vivaient avant la guerre, partagés entre des populations arabophones et des dizaines de groupes africains, musulmans dans leur immense majorité.

L'histoire longue du Soudan est celle d'un espace que les empires ont voulu tenir sans jamais y parvenir tout à fait. Les royaumes de Nubie, christianisés puis islamisés, ont précédé la conquête égyptienne du XIXe siècle, elle-même renversée par la révolte mahdiste de 1885, qui fonda un État théocratique avant d'être écrasée par les Britanniques à Omdourman en 1898. Londres et Le Caire administrèrent ensuite conjointement le pays jusqu'à l'indépendance, proclamée le 1er janvier 1956. Cette indépendance accoucha presque aussitôt d'une guerre : le sud chrétien et animiste refusait la domination du nord arabo-musulman. Deux conflits successifs, séparés par une décennie de paix fragile, s'achevèrent en 2011 par la sécession du Soudan du Sud, qui emporta avec lui l'essentiel des réserves pétrolières.

Trois décennies durant, le pays a vécu sous la coupe d'Omar el-Béchir, officier arrivé au pouvoir par un coup d'État islamiste en 1989, inculpé par la Cour pénale internationale pour le génocide commis au Darfour à partir de 2003. Sa chute, en avril 2019, après des mois de manifestations populaires, avait nourri l'espoir d'une transition démocratique. Cet espoir n'a pas tenu. Les deux hommes qui avaient renversé Béchir, puis confisqué la révolution par un nouveau putsch en 2021, se sont retournés l'un contre l'autre.

Depuis le 15 avril 2023, le général Abdel Fattah al-Burhan, chef de l'armée régulière, et son ancien adjoint Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti, commandant des Forces de soutien rapide issues des milices janjawids du Darfour, se disputent le pays par les armes. Ce qui avait commencé comme une lutte de pouvoir entre deux généraux s'est mué en guerre totale. Les RSF affirment être passées de cent quarante-trois mille à quatre cent cinquante mille combattants, gonflées par des recrutements massifs et des soutiens extérieurs. L'armée, elle, contrôle l'est et le nord, tandis que les paramilitaires tiennent une grande partie de l'ouest. Le pays se trouve de fait coupé en deux.

La guerre a aspiré les puissances voisines. En mai 2026, l'armée soudanaise a accusé l'Éthiopie de laisser les RSF utiliser une partie de l'aéroport de Bahir Dar, dans la région d'Amhara, pour faire décoller des drones de combat visant Khartoum. Plus troublant encore, jusqu'à mille huit cents mercenaires colombiens auraient été acheminés par les Émirats arabes unis vers des camps d'entraînement en Libye, en vue de renforcer les paramilitaires. Le conflit soudanais est ainsi devenu une affaire régionale, où le Golfe, l'Égypte et la Corne de l'Afrique avancent leurs pions par procuration.

Le coût humain défie l'entendement. Près de trente millions de personnes, soit plus de la moitié de la population, ont besoin d'une aide d'urgence. Le plan de réponse humanitaire des Nations unies pour 2026, chiffré à 2,9 milliards de dollars, n'était financé qu'à hauteur de seize pour cent au printemps. La prise d'al-Facher, dernière grande ville du Darfour tenue par l'armée, par les RSF à l'automne 2025, a été suivie d'images de massacres de civils qui ont conduit l'ONU à tirer la sonnette d'alarme. Amnesty International, trois ans après le début des combats, constate que les deux camps intensifient la guerre contre les populations plutôt que de la mener l'un contre l'autre.

Khartoum, jadis ville-jardin posée sur le Nil, n'est plus qu'un décor de façades éventrées et de marchés vides. Une partie de ses habitants a fui vers Port-Soudan, sur la mer Rouge, devenue capitale de fait du gouvernement militaire. Les autres ont rejoint l'Égypte, le Tchad ou le Soudan du Sud, grossissant le plus grand mouvement de déplacement de population au monde.

Aucune médiation n'a abouti. Les pourparlers parrainés tour à tour par Djeddah, Washington ou l'Union africaine se sont brisés sur l'intransigeance des belligérants, persuadés chacun de pouvoir l'emporter par les armes. La quatrième année de guerre s'ouvre sans cessez-le-feu en vue, et sans que les habitants d'Al-Murra, ou de la centaine d'autres villages frappés depuis le printemps, n'attendent plus rien de la communauté internationale.