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MEMOIRE D URNES

15 juin 1969 : Pompidou succède à de Gaulle dans une France qui s'abstient

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 15 juin 1969 au soir, Georges Pompidou fut élu président de la République avec 58,21 % des suffrages exprimés, soit 11 064 371 voix contre 7 943 118 à son adversaire Alain Poher. Le score était large, la victoire incontestable. Et pourtant, près d'un électeur sur trois n'avait pas pris part au vote, abstention considérable pour une élection présidentielle, qui jetait une ombre sur le triomphe du nouveau chef de l'État.

Le scrutin venait clore une séquence ouverte dans la précipitation. Le 27 avril 1969, Charles de Gaulle avait perdu le référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat. Fidèle à la conception plébiscitaire qu'il se faisait de sa fonction, il avait quitté le pouvoir dès le lendemain, sans cérémonie, regagnant Colombey-les-Deux-Églises. Alain Poher, président du Sénat, assurait l'intérim. La République se trouvait pour la première fois privée de son fondateur, et la campagne s'organisa en quelques semaines pour lui désigner un successeur.

Pompidou partait avec une longueur d'avance. Ancien Premier ministre de De Gaulle de 1962 à 1968, écarté après les événements de Mai 1968 malgré son rôle dans le retour au calme, il incarnait la continuité gaulliste sans en porter la raideur. Dès le premier tour, le 1er juin, il avait nettement devancé ses rivaux avec 44,5 % des voix, loin devant Poher et le communiste Jacques Duclos, dont les 21 % constituèrent la surprise du scrutin.

L'élimination de Duclos pesa lourd sur le second tour. Privé de candidat, le Parti communiste refusa de choisir entre Pompidou et Poher, qu'il renvoyait dos à dos. La formule resta : pour les communistes, c'était "blanc bonnet et bonnet blanc". Le 2 juin, le comité central appela ouvertement ses électeurs à ne pas prendre part au vote. Cette consigne d'abstention, suivie par une large part de l'électorat de gauche, priva Poher d'un réservoir de voix décisif et explique pour une bonne part le creux de participation du 15 juin.

Poher, centriste discret porté malgré lui au premier plan par ses fonctions de président par intérim, n'avait jamais réuni les conditions d'une vraie dynamique. Modéré, peu connu du grand public quelques mois plus tôt, il avait incarné un temps l'espoir d'une alternance au gaullisme. Mais sa campagne, prudente, ne parvint pas à mobiliser au-delà du centre et d'une partie de la droite non gaulliste. Au soir de sa défaite, il reconnut le verdict sans amertume affichée, en homme qui savait l'issue acquise depuis le premier tour.

Le Conseil constitutionnel proclama les résultats le 19 juin, et Pompidou prit ses fonctions le 20. Le passage de relais se fit dans une France encore marquée par la secousse de Mai 1968, soucieuse d'ordre et de stabilité, mais aussi désireuse d'ouverture après onze années de pouvoir gaullien. Le nouveau président l'avait compris : sa campagne, articulée autour du mot d'ordre de continuité dans le changement, promettait de préserver l'héritage tout en modernisant le pays.

Une scène, restée dans les mémoires, dit l'arrière-plan humain de cette transition. De Gaulle, retiré à Colombey, n'avait pas voté et s'était abstenu de toute prise de position publique durant la campagne. Le jour de la passation, il adressa à Pompidou un télégramme bref pour le féliciter, sans plus. Les deux hommes, dont la relation s'était tendue après Mai 1968, ne se reverraient pratiquement plus. De Gaulle mourut le 9 novembre 1970, dix-sept mois après avoir cédé la place à celui qui avait été son plus proche lieutenant.

La présidence Pompidou tint en partie ses promesses de modernisation. L'industrialisation s'accéléra, les grands chantiers se multiplièrent, de l'aménagement du territoire aux premières autoroutes, et le franc fut dévalué dès l'été 1969 pour rétablir la compétitivité. Pompidou, ancien banquier passé par la maison Rothschild, imprima à son septennat une marque résolument industrielle et entrepreneuriale, là où de Gaulle avait privilégié la grandeur diplomatique et militaire. La société française, elle, poursuivait sa mue, plus urbaine, plus consommatrice, moins déférente envers l'autorité. Le gaullisme, désormais sans de Gaulle, apprenait à se gérer comme un courant parmi d'autres plutôt que comme l'expression d'un homme, et la droite découvrait qu'elle pouvait gagner sans son fondateur.

L'élection de 1969 inaugurait aussi une règle qui n'a plus varié depuis : sous la Ve République, le suffrage universel direct tranche désormais seul la dévolution du pouvoir suprême, y compris quand le fondateur du régime s'efface. La transition s'était faite sans crise institutionnelle, ce que beaucoup d'observateurs étrangers, qui prédisaient le chaos après le départ de De Gaulle, n'avaient pas anticipé.

Cinquante-sept ans après, le scrutin du 15 juin 1969 conserve cette double image. Une victoire massive en pourcentage, et une participation rongée par l'abstention communiste, rappel que les chiffres d'une élection ne racontent jamais toute l'histoire d'un pays. Pompidou n'eut pas le temps d'achever son mandat : il mourut en fonction le 2 avril 1974, ouvrant une nouvelle élection anticipée. La Ve République venait d'apprendre, en moins de cinq ans, à survivre deux fois à la vacance de son sommet.