Le 10 juin 2026, le vice-Premier ministre Ishaq Dar présentera devant l'Assemblée nationale le budget fédéral pour l'exercice 2026-2027. La date a été repoussée de cinq jours, le temps de régler les derniers arbitrages avec le Fonds monétaire international, dont le plan de sauvetage de sept milliards de dollars conditionne désormais la marge de manœuvre d'Islamabad. Pour la cinquième économie la plus peuplée de la planète, la souveraineté budgétaire se négocie ligne à ligne avec les créanciers. C'est l'un des paradoxes d'un pays qui se rêve puissance et vit sous perfusion.
Le Pakistan s'étire sur près de huit cent quatre-vingt-un mille kilomètres carrés, de la mer d'Arabie aux contreforts de l'Himalaya. Son nom, forgé dans les années 1930 par des étudiants musulmans de Cambridge, signifie « pays des purs » et compose les initiales des provinces qui devaient le former. La géographie y dessine des mondes juxtaposés : le bassin de l'Indus et ses cinq rivières irriguent le Pendjab, grenier agricole et cœur démographique ; le Sind aride descend vers Karachi, mégapole portuaire de plus de quinze millions d'âmes ; le Baloutchistan désertique couvre près de la moitié du territoire pour une fraction de sa population ; et au nord, le long de la frontière afghane, les zones tribales pachtounes butent sur le K2, deuxième sommet du monde. Quelque deux cent quarante millions d'habitants y cohabitent, parlant ourdou, pendjabi, sindhi, pachto et baloutche, dans un État né de la religion plus que de la langue.
Cet État est jeune et son acte de naissance fut une déchirure. En août 1947, le retrait britannique des Indes accoucha de deux dominions, l'Inde à majorité hindoue et le Pakistan musulman, au prix de l'un des plus grands transferts de population de l'histoire : entre dix et quinze millions de personnes traversèrent les nouvelles frontières, et plusieurs centaines de milliers périrent dans les massacres intercommunautaires. Le pays naquit en deux morceaux séparés par mille cinq cents kilomètres de territoire indien. Cette anomalie ne survécut pas : en 1971, après une guerre civile sanglante et une intervention indienne, l'aile orientale fit sécession pour devenir le Bangladesh.
De cette amputation, le Pakistan a gardé une obsession sécuritaire tournée vers son voisin oriental. Trois guerres l'ont opposé à l'Inde, dont deux pour le Cachemire, ce territoire himalayen que les deux États revendiquent et se partagent de fait depuis 1947. La rivalité a basculé dans l'âge nucléaire en mai 1998, lorsque Islamabad fit exploser ses premières bombes atomiques en réponse aux essais indiens. Le Pakistan est ainsi devenu la seule puissance nucléaire du monde musulman, fait dont l'armée tire une part de son prestige et de son emprise.
Car l'armée est le véritable centre de gravité du pays. Depuis l'indépendance, le Pakistan a connu une alternance de gouvernements civils et de régimes militaires, les seconds renversant régulièrement les premiers. Quatre généraux ont dirigé le pays, et même lorsque les civils gouvernent, l'état-major garde la haute main sur la politique étrangère et nucléaire. Cette tutelle s'est rappelée au monde avec le destin de l'ancien Premier ministre Imran Khan, ex-star du cricket porté au pouvoir en 2018 puis destitué en 2022, emprisonné depuis, ses partisans réprimés. La justice et la caserne ont, là encore, eu le dernier mot sur les urnes.
L'économie raconte une autre forme de fragilité. Longtemps soutenu par sa position géostratégique, au carrefour de la guerre froide puis de la lutte antiterroriste américaine, le Pakistan vit aujourd'hui sous la double dépendance du FMI et de la Chine, qui a investi des dizaines de milliards de dollars dans le corridor économique reliant le Xinjiang au port de Gwadar, sur la mer d'Arabie. Le programme du Fonds a permis de stabiliser une économie au bord du défaut de paiement et d'amorcer une reprise, mais au prix d'une rigueur qui pèse sur une population déjà éprouvée par l'inflation.
Le climat ajoute sa pression. À l'été 2026, le Pakistan a dû accélérer ses importations de gaz naturel liquéfié, sécurisant trois cargaisons qataries et se tournant pour la première fois massivement vers le marché spot, afin d'alimenter une demande électrique gonflée par des chaleurs extrêmes. Le pays figure parmi les plus exposés au dérèglement climatique : les inondations de 2022 avaient submergé un tiers de son territoire et jeté des millions de personnes sur les routes. Entre fournaise estivale et moussons dévastatrices, l'Indus, qui fit naître l'une des plus anciennes civilisations urbaines il y a plus de quatre mille ans, devient une menace autant qu'une ressource.
Islamabad, capitale dessinée de toutes pièces dans les années 1960 au pied des collines de Margalla, incarne cette ambition d'ordre que le pays peine à tenir. La ville administrative, géométrique et verte, contraste avec le tumulte de Karachi ou de Lahore, métropole culturelle du Pendjab. Entre ces pôles circule un pays jeune, majoritairement rural, où plus de la moitié de la population a moins de vingt-cinq ans et attend des emplois que l'économie ne crée pas assez vite.
Le budget du 10 juin dira jusqu'où Islamabad peut tailler dans ses dépenses sans rompre le pacte fragile avec le FMI ni nourrir la colère de la rue. Le Pakistan a survécu à des chocs autrement plus violents. La question reste de savoir s'il peut un jour cesser de simplement survivre.