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MEMOIRE D URNES

16 juin 1996 : la Russie joue son destin entre Eltsine et le communisme

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 16 juin 1996, les Russes votaient pour la première fois de leur histoire afin d'élire au suffrage universel direct un président de la Russie indépendante. Au soir du premier tour, le résultat tenait en quelques points d'écart : Boris Eltsine recueillait 35,28 % des suffrages, talonné par le communiste Guennadi Ziouganov, crédité de 32,04 %. Cinq ans après l'effondrement de l'Union soviétique, le retour des communistes au Kremlin par les urnes n'avait plus rien d'impensable.

Le pays qui votait ce jour-là était épuisé. La thérapie de choc économique du début des années 1990 avait laminé les revenus, dévalué les retraites, fait surgir une poignée de fortunes colossales au milieu d'une pauvreté de masse. La guerre de Tchétchénie s'enlisait. Eltsine, réélu cinq ans plus tôt comme héraut de la démocratie naissante, achevait son mandat avec une popularité tombée à quelques pour cent à l'automne 1995. Peu d'observateurs lui donnaient une chance sérieuse au début de l'année 1996.

Le redressement fut spectaculaire, et il ne dut rien au hasard. Une poignée de grands hommes d'affaires, les oligarques nés des privatisations, conclurent un pacte avec le Kremlin : ils mobiliseraient leur argent et surtout leurs chaînes de télévision pour barrer la route à Ziouganov. La campagne d'Eltsine, financée bien au-delà des plafonds légaux, déploya une machine de propagande qui présentait le scrutin comme un choix binaire entre l'avenir et le retour au goulag. Les grandes chaînes, ORT et NTV en tête, abandonnèrent toute neutralité.

Ziouganov, lui, incarnait moins une nostalgie qu'une protestation. Son Parti communiste de la Fédération de Russie, première force au Parlement depuis les législatives de décembre 1995, captait la colère des perdants de la transition, retraités, ouvriers de régions industrielles sinistrées, fonctionnaires impayés. Son programme mêlait réhabilitation de l'État social, patriotisme et critique du capitalisme sauvage. Mais le candidat communiste pâtit d'une campagne terne et d'un accès très inégal aux médias, et son score plafonna malgré un socle électoral solide.

La surprise du premier tour vint d'un troisième homme. Le général Alexandre Lebed, héros de la guerre d'Afghanistan au franc-parler nationaliste, rassembla 14,5 % des voix sur un discours d'ordre et de lutte contre la corruption. Derrière lui, le réformateur libéral Grigori Iavlinski obtenait 7,34 % et l'ultranationaliste Vladimir Jirinovski 5,7 %. Plus cruel encore, Mikhaïl Gorbatchev, dernier dirigeant de l'URSS, ne recueillait que 0,5 % des suffrages, mesure de l'oubli dans lequel l'avait fait sombrer son propre pays. La participation atteignait 69,8 %.

Le score de Lebed devint aussitôt l'enjeu central. Dès le lendemain du premier tour, Eltsine le nomma secrétaire du Conseil de sécurité, ralliant ainsi l'essentiel de son électorat protestataire en vue du second tour. La manœuvre, négociée en quelques jours, scella le sort de l'élection avant même le vote décisif.

Ce qui se jouait dans les coulisses dépassait la stratégie électorale. Entre les deux tours, Eltsine, soumis à un rythme de campagne harassant, fut victime d'une crise cardiaque sévère, soigneusement dissimulée à l'opinion. Le président se présenta au second tour, le 3 juillet, dans un état de santé que son entourage masquait par des apparitions brèves et minutieusement contrôlées. Il l'emporta avec près de 54 % des voix, mais ne se montra quasiment plus jusqu'à son investiture, et dut subir un pontage coronarien à l'automne. Le pays venait de réélire un homme déjà gravement diminué.

L'élection de 1996 laisse une trace ambiguë dans la mémoire russe. Les défenseurs d'Eltsine y voient le moment où la Russie a, malgré tout, écarté par les urnes le retour du communisme. Ses critiques y lisent au contraire la matrice de bien des dérives ultérieures : une élection remportée grâce à l'argent des oligarques et au monopole médiatique, où la transparence du scrutin elle-même fut mise en doute. Vingt ans plus tard, plusieurs proches du pouvoir de l'époque ont reconnu que les marges du résultat avaient pu être arrangées, sans qu'aucune enquête n'ait jamais tranché.

L'élection révéla aussi un type d'acteur appelé à dominer la décennie : les oligarques, ces magnats des banques, du pétrole et des médias qui sortirent de la campagne convaincus d'avoir sauvé le régime, et qui en réclamèrent le prix. Le banquier Boris Berezovski théorisa ouvertement leur emprise sur le pouvoir politique. Pour quelques années, le Kremlin parut leur être redevable, avant que Vladimir Poutine ne renverse le rapport de forces et ne les soumette ou ne les chasse les uns après les autres.

Cet épisode a durablement nourri le soupçon russe envers la mécanique démocratique. Le pouvoir conclut que la télévision et l'argent pouvaient fabriquer une victoire, leçon qui ne s'est jamais perdue au Kremlin. Boris Eltsine, affaibli, désigna en 1999 un successeur encore inconnu du grand public, un ancien officier du renseignement nommé Vladimir Poutine, avant de lui céder la présidence par anticipation le 31 décembre de la même année.

Trente ans après ce premier tour de juin 1996, la Russie n'a plus jamais connu d'élection présidentielle aussi disputée. Le scrutin où deux candidats se tenaient à trois points l'un de l'autre appartient à une parenthèse refermée. Le général Lebed, faiseur de roi de l'été 1996, mourut dans un accident d'hélicoptère en 2002. Guennadi Ziouganov, lui, dirige toujours le Parti communiste russe et se représente d'élection en élection, témoin vivant du jour où le Kremlin a failli lui échapper.