Le 18 juin 2017, La République en Marche obtenait à elle seule 308 sièges à l'Assemblée nationale, loin au-delà de la majorité absolue de 289. Avec la quarantaine de députés du MoDem de François Bayrou, la majorité présidentielle atteignait environ 350 élus sur 577. Un parti né quatorze mois plus tôt, dont la plupart des candidats n'avaient jamais exercé de mandat, venait de prendre le contrôle du Parlement français.
Le résultat parachevait une conquête éclair. Élu président le 7 mai face à Marine Le Pen avec 66 % des voix, Emmanuel Macron n'avait alors aucun groupe à l'Assemblée. Tout reposait sur le pari que la dynamique présidentielle se prolongerait dans les urnes législatives, selon la mécanique installée par le quinquennat. Le pari fut tenu au-delà des prévisions : les électeurs accordèrent au plus jeune président de l'histoire de la République une majorité parmi les plus larges de la Ve.
Le renouvellement du personnel politique frappa d'emblée les observateurs. La République en Marche avait recruté ses candidats par appel à candidatures, ouvrant l'investiture à des profils issus de la société civile, médecins, chefs d'entreprise, anciens magistrats, militants associatifs. La nouvelle Assemblée comptait une proportion inédite de femmes, près de 39 %, et de députés n'ayant jamais siégé. Le mathématicien Cédric Villani, médaille Fields reconvertie en député de l'Essonne, devint l'un des symboles de cette vague de néophytes propulsés au Palais-Bourbon.
Le revers de la médaille s'inscrivait dans le taux de participation. Avec 57,36 % d'abstention au second tour, le scrutin battait le record de désaffection établi cinq ans plus tôt. Plus d'un électeur sur deux était resté chez lui, et la majorité triomphale de Macron reposait, en voix réelles, sur une fraction limitée du corps électoral. La rapidité de la séquence présidentielle, l'éclatement des repères partisans traditionnels et le sentiment d'un résultat acquis avaient découragé une partie du pays.
La recomposition fut brutale pour les forces installées. Le Parti socialiste, qui détenait la majorité absolue à lui seul cinq ans plus tôt, s'effondrait à une trentaine de sièges, balayé par le ralliement d'une partie de ses cadres à Macron et par la déroute de la présidentielle. Les Républicains, principale force d'opposition, conservaient environ 130 députés, mais traversés par la tentation d'une partie des leurs de soutenir le nouvel exécutif. À gauche, La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon obtenait dix-sept élus et le Front national huit, dont Marine Le Pen, qui faisait pour la première fois son entrée à l'Assemblée nationale comme députée du Pas-de-Calais.
La soirée ne fut pas exempte de zones d'ombre pour les vainqueurs. Richard Ferrand, ministre de la Cohésion des territoires et figure de proue de la majorité, l'emportait dans le Finistère alors même qu'il était visé par des révélations sur des opérations immobilières, dans un climat de soupçon qui annonçait les premières turbulences du quinquennat. Le gouvernement d'Édouard Philippe perdit d'ailleurs plusieurs ministres dans les jours qui suivirent, dont François Bayrou, contraints à la démission pour des raisons éthiques au moment même où la nouvelle Assemblée s'installait.
L'opposition, elle, sortait du scrutin atomisée. Aucune force ne dépassait à elle seule le seuil symbolique des 10 % de l'hémicycle, et les courants hostiles à Macron, de La France insoumise au Front national en passant par Les Républicains, n'avaient ni intérêts communs ni stratégie partagée pour contrer la majorité. Cette opposition éclatée, incapable de s'unir, laissa au pouvoir un boulevard parlementaire durant les premiers mois, jusqu'à ce que la contestation se déplace de l'Assemblée vers la rue.
Le contexte donnait au scrutin une résonance particulière. Le 18 juin renvoyait, dans la mémoire nationale, à l'appel du général de Gaulle en 1940. Macron, soucieux de s'inscrire dans une geste de refondation, n'avait pas manqué de cultiver les références gaulliennes durant sa campagne. La coïncidence des dates offrit aux commentateurs un parallèle commode entre l'homme qui prétendait réinventer la politique française et la figure tutélaire de la Ve République.
L'écart entre l'ampleur de la majorité et la faiblesse de la mobilisation alimenta d'emblée un débat sur la légitimité du nouveau pouvoir. Les oppositions firent valoir qu'avec un tel niveau d'abstention, la majorité présidentielle ne représentait en réalité qu'une minorité du corps électoral, et réclamèrent une dose de proportionnelle pour mieux refléter la diversité du pays. Le scrutin majoritaire à deux tours avait, une fois de plus, amplifié la victoire du camp arrivé en tête, transformant une avance en voix relativement mesurée en domination écrasante de l'hémicycle. La promesse de renouvellement démocratique se heurtait ainsi, dès le premier jour, à la mécanique d'un mode de scrutin contesté.
La majorité conquise ce jour-là gouverna sans difficulté arithmétique pendant cinq ans, mais elle dut affronter des crises qu'aucune élection n'avait laissé prévoir. La révolte des Gilets jaunes à partir de l'automne 2018, puis la pandémie de Covid-19 en 2020, mirent à l'épreuve un pouvoir disposant pourtant de tous les moyens parlementaires. Le bloc marcheur, jamais véritablement enraciné dans le pays, se fissura au fil du mandat, perdant des dizaines de députés en cours de route.
Neuf ans plus tard, le scrutin du 18 juin 2017 apparaît comme l'apogée d'une promesse de renouvellement qui ne s'est pas pérennisée. La majorité absolue d'un parti unique, obtenue en 2017, n'a pas survécu au scrutin suivant : dès 2022, la coalition présidentielle perdait la majorité absolue et la France entrait dans une instabilité parlementaire durable. Le mouvement né en 2016 a changé plusieurs fois de nom, et beaucoup de ces députés venus de la société civile sont retournés à leur métier d'origine, sans avoir installé dans la durée la culture politique qu'ils prétendaient incarner.