Le 8 mai 2026, Rumen Radev a prêté serment devant le Parlement bulgare comme chef du gouvernement. Trois mois plus tôt, le 23 janvier, il avait démissionné de la présidence de la République, fonction qu'il occupait depuis 2017. Aucun dirigeant n'avait jamais accompli un tel mouvement dans l'histoire post-communiste du pays : quitter le palais présidentiel, fonction largement protocolaire, pour conquérir la primature, là où se concentre le pouvoir réel. Le pari, audacieux, a été validé par les urnes en quelques semaines.
Né le 18 juin 1963 à Dimitrovgrad, dans le sud de la Bulgarie, Rumen Georgiev Radev est d'abord un homme de l'air. Il fête aujourd'hui ses 63 ans.
Médaille d'or au lycée de mathématiques de Haskovo, major de sa promotion à l'Université de l'armée de l'air Georgi-Benkovski en 1987, il devient pilote de chasse. Aux commandes de MiG-29, il cumule plus de 1 400 heures de vol, devient pilote de première classe, instructeur et pilote de démonstration — il exécute encore, en 2014, le redoutable « Cobra de Pougatchev » lors d'un meeting aérien. Entre-temps, il passe par l'US Air War College, en Alabama, dont il sort diplômé en stratégie en 2003. En 2014, il accède au sommet de la hiérarchie en uniforme comme commandant de l'armée de l'air bulgare.
Il quitte l'armée en 2016 pour la politique. Soutenu par le Parti socialiste bulgare, il remporte la présidentielle de fin 2016 et entre en fonction en janvier 2017. Réélu en novembre 2021, il s'impose comme une figure singulière du paysage bulgare : critique de l'establishment, eurosceptique sur certains dossiers, et régulièrement décrit comme conciliant à l'égard de Moscou — un positionnement qui inquiète les partisans d'un ancrage occidental ferme de la Bulgarie, membre de l'Union européenne et de l'OTAN.
La crise qui le porte à la primature naît à l'hiver 2025. La chute du gouvernement conservateur, en décembre, suit des manifestations anti-corruption de grande ampleur. Radev y voit une fenêtre. En mars 2026, il fonde son propre parti, Bulgarie progressiste, et fait de la lutte contre « le modèle de gouvernance corrompu et oligarchique » son axe de campagne. Le 19 avril, les législatives anticipées lui donnent raison : sa formation recueille près de 44,6 % des voix et 131 sièges sur 240, la première majorité absolue obtenue en Bulgarie depuis 1997. Le contraste est saisissant dans un pays habitué aux Parlements fragmentés et aux coalitions instables, qui avait enchaîné les scrutins à répétition.
Investi le 8 mai par 124 voix contre 70, avec 36 abstentions, Radev devient ainsi le premier Bulgare de l'ère post-communiste à avoir occupé successivement la présidence et la primature. Dans son discours d'investiture, il a écarté tout triomphalisme : « Nous n'avons aucune illusion sur les crises et les épreuves qui attendent le gouvernement », a-t-il déclaré, citant « la flambée des prix, le budget, les réformes manquantes, une grave crise énergétique mondiale et l'escalade des conflits ».
Le programme est dense. Le nouveau gouvernement vise à débloquer près de 400 millions d'euros de fonds européens conditionnés à des réformes que les exécutifs précédents n'avaient pas menées. La crédibilité de Radev auprès de Bruxelles constitue à cet égard une inconnue : ses positions passées sur la Russie ont nourri des comparaisons avec le Hongrois Viktor Orbán, même si plusieurs analystes anticipent une ligne plus modérée, la Bulgarie restant très dépendante des financements communautaires. Le pays, l'un des plus pauvres de l'Union, ne peut se permettre une rupture avec ses bailleurs.
L'énergie occupe une place centrale dans cet agenda. La Bulgarie demeure largement tributaire des approvisionnements russes pour son gaz et son combustible nucléaire, héritage que les gouvernements précédents ont peiné à réduire malgré les sanctions européennes adoptées après l'invasion de l'Ukraine. La hausse des prix de l'électricité et du chauffage a nourri le mécontentement social sur lequel Radev a bâti sa campagne. Tenir ses promesses suppose d'arbitrer entre la pression de Bruxelles, favorable à une diversification rapide, et la dépendance structurelle d'une économie fragile.
Le glissement d'une fonction d'arbitre à une fonction d'exécutant change radicalement l'exposition de l'ancien général. Président, Radev pouvait incarner la contestation sans porter la responsabilité directe des politiques publiques. Premier ministre, il devra livrer des résultats sur le pouvoir d'achat et l'énergie, dans un contexte régional alourdi par la guerre. Le pilote de chasse habitué aux manœuvres serrées a réussi son décollage politique. Reste à tenir le cap d'un gouvernement attendu sur des promesses qu'il a lui-même placées très haut.