Le 19 juin 2022, Gustavo Petro était élu président de la Colombie avec 50,49 % des voix, contre 47,25 % à son adversaire Rodolfo Hernández. Près de 11,3 millions de Colombiens avaient voté pour lui, environ 700 000 de plus que pour son rival. Deux siècles après son indépendance, le pays portait pour la première fois à sa tête un homme de gauche, dans une région d'Amérique latine où la Colombie avait toujours fait figure de bastion conservateur.
Le résultat tenait du basculement historique. Depuis l'indépendance, le pouvoir colombien était demeuré la propriété alternée des élites libérales et conservatrices, puis d'une droite décomplexée incarnée par l'ancien président Álvaro Uribe. La gauche, longtemps assimilée à la guérilla dans un pays meurtri par un demi-siècle de conflit armé, n'avait jamais approché la présidence. Petro, ancien membre du mouvement de guérilla M-19 démobilisé à la fin des années 1980, puis sénateur et maire de Bogotá, brisait cette malédiction.
Sa victoire portait aussi une autre rupture. Sa colistière, Francia Márquez, militante écologiste et féministe issue d'une région pauvre du Pacifique, devenait la première vice-présidente afro-colombienne de l'histoire du pays. Femme noire, ancienne employée de maison devenue avocate des communautés rurales, elle incarnait l'irruption au sommet de l'État de populations longtemps tenues à la marge. Son slogan de campagne, qui parlait de redonner leur dignité aux laissés-pour-compte, avait électrisé une partie de l'électorat jeune et populaire.
Le scrutin offrit un face-à-face inattendu. Au premier tour, le 29 mai, Petro était arrivé largement en tête, mais la deuxième place était revenue non pas au candidat de la droite traditionnelle, balayé, mais à Rodolfo Hernández, homme d'affaires de soixante-dix-sept ans et ancien maire de Bucaramanga. Populiste anti-corruption au verbe brutal, comparé par la presse à un Donald Trump colombien, Hernández avait mené une campagne presque entièrement sur les réseaux sociaux, refusant les débats et les meetings classiques. L'élection opposait ainsi deux formes de rejet du système, l'une de gauche, l'autre antipolitique.
La participation, à 58 %, atteignit son plus haut niveau depuis le début du siècle dans un pays habitué à une forte abstention. La mobilisation de la jeunesse, des régions périphériques et des communautés afro-descendantes et indigènes pesa lourd dans la victoire de Petro. Les grandes villes et les zones les plus pauvres lui apportèrent ses marges décisives, tandis que Hernández dominait dans une partie des campagnes et des bastions conservateurs. La côte caraïbe et la région pacifique, longtemps tenues à l'écart des dividendes de la croissance, votèrent massivement pour le ticket de gauche, dessinant une fracture entre une Colombie des centres et une Colombie des périphéries qui s'était rarement exprimée avec autant de netteté dans les urnes.
Au soir de sa défaite, Hernández reconnut rapidement le résultat et félicita son adversaire, geste qui apaisa les craintes de contestation dans un pays où la violence politique reste une mémoire vive. Petro, lui, tendit la main à ses opposants dans son premier discours, promettant un gouvernement de réconciliation et appelant au dialogue avec les secteurs économiques inquiets de son programme. Les marchés, eux, accueillirent l'élection avec nervosité, le peso colombien et la Bourse de Bogotá reculant dès le lendemain.
Le programme du nouveau président rompait franchement avec ses prédécesseurs. Petro annonçait une réforme fiscale visant les plus fortunés, un tournant écologique avec l'arrêt progressif de l'exploration pétrolière dans un pays largement dépendant de ses hydrocarbures, une réforme agraire et la relance des négociations de paix avec les groupes armés encore actifs, l'ELN en particulier. Il promettait de faire de la Colombie une "puissance mondiale de la vie", formule qui résumait son ambition de réorienter l'économie vers la transition énergétique.
Le parcours du vainqueur expliquait en partie l'ampleur des espoirs et des craintes qu'il suscitait. Né à Ciénaga de Oro en 1960, Petro avait rejoint adolescent le M-19, mouvement de guérilla urbaine responsable notamment de la prise du palais de justice de Bogotá en 1985. Arrêté et torturé à la fin des années 1980, il avait déposé les armes lors de la démobilisation du mouvement et bâti ensuite une longue carrière institutionnelle, comme parlementaire dénonçant les liens entre paramilitaires et hommes politiques, puis comme maire de Bogotá entre 2012 et 2015. Pour ses adversaires, ce passé de guérillero restait une tare rédhibitoire ; pour ses partisans, il témoignait d'une trajectoire de réconciliation avec la démocratie.
Le contexte régional donnait à l'élection une portée qui dépassait les frontières colombiennes. La victoire de Petro complétait une vague de retours de la gauche au pouvoir en Amérique latine, après le Chili de Gabriel Boric, le Pérou, le Honduras, et avant le possible retour de Lula au Brésil quelques mois plus tard. La Colombie, longtemps alliée privilégiée de Washington dans sa guerre contre la drogue, s'apprêtait à revoir cette relation sous un jour nouveau.
Quatre ans après, le scrutin du 19 juin 2022 garde la valeur d'un seuil franchi. La gauche colombienne a démontré qu'elle pouvait conquérir le pouvoir par les urnes, dans un pays qui avait fait de son exclusion une règle quasi constitutionnelle. Le mandat de Petro s'est heurté depuis aux résistances du Congrès, aux difficultés de ses réformes et aux tensions avec une partie de l'establishment, rappel que gagner une élection historique ne suffit pas à transformer un pays. Francia Márquez, première vice-présidente noire de Colombie, demeure le symbole le plus durable de cette journée : la preuve qu'un sommet réputé inaccessible avait fini par s'ouvrir.