Le 20 juin 2021, le parti Contrat civil du Premier ministre arménien Nikol Pachinian remportait les élections législatives anticipées avec environ 54 % des suffrages et 71 sièges sur 107 à l'Assemblée nationale. Huit mois après une défaite militaire humiliante face à l'Azerbaïdjan, l'homme que la rue réclamait à la démission conservait une confortable majorité absolue. Pachinian qualifia aussitôt ce résultat inattendu de "révolution d'acier".
La victoire avait quelque chose d'improbable. À l'automne 2020, l'Arménie avait perdu la guerre du Haut-Karabakh, cédant à l'Azerbaïdjan des territoires qu'elle contrôlait depuis le début des années 1990. L'accord de cessez-le-feu signé sous médiation russe le 9 novembre, vécu comme une capitulation, avait déclenché des manifestations massives à Erevan, l'envahissement du Parlement et des appels quotidiens au départ du Premier ministre. Pour sortir de la crise, Pachinian avait choisi de remettre son mandat en jeu en convoquant des élections anticipées, pari à haut risque pour un dirigeant accusé d'avoir conduit le pays au désastre.
Son principal adversaire incarnait l'ancien monde. L'Alliance arménienne était menée par Robert Kotcharian, président de la République de 1998 à 2008 et figure du clan dit du Karabakh qui avait dominé la vie politique avant la révolution de velours de 2018. Proche de Moscou, Kotcharian se posait en recours d'expérience face à un Pachinian disqualifié par la défaite. Son alliance recueillit environ 21 % des voix et 29 sièges, loin du score nécessaire pour renverser le rapport de forces. L'Alliance "J'ai l'honneur", autre coalition d'opposition, obtenait 5 % et sept sièges.
Le scrutin se joua moins sur la guerre que sur le rejet de l'ancien régime. Malgré la catastrophe militaire, une part importante de l'électorat préféra Pachinian, perçu comme le symbole de la rupture démocratique de 2018, à un retour des dirigeants associés à la corruption et à l'autoritarisme des décennies précédentes. Le choix se résumait souvent, dans les bureaux de vote, à un arbitrage entre la déception envers le Premier ministre et la méfiance plus ancienne envers ses prédécesseurs. La déception l'emporta sur la nostalgie.
La campagne avait été d'une rare brutalité verbale. Quelques jours avant le vote, Pachinian s'était présenté sur un marché d'Erevan brandissant un marteau, symbole de la "révolution d'acier" promise contre ses adversaires, après que Kotcharian eut multiplié les déclarations menaçantes. Les invectives entre les deux camps, les accusations réciproques de trahison et de fraude, avaient nourri la crainte de violences le jour du scrutin. La participation, à 49,4 %, traduisait la lassitude d'un électorat épuisé par des mois de crise.
Au lendemain du vote, Kotcharian refusa de reconnaître les résultats. Dans un communiqué, il dénonça une fraude électorale et annonça des recours, sans toutefois parvenir à mobiliser durablement la rue. Une troisième force, le bloc dirigé par l'ancien président Serge Sarkissian, l'autre figure du régime renversé en 2018, s'effondrait sous le seuil de représentation, confirmant que les électeurs ne souhaitaient pas le retour des dirigeants associés à la décennie précédente. Le verdict des urnes valait autant adhésion à Pachinian que rejet de ses prédécesseurs. La Cour constitutionnelle arménienne valida le scrutin quelques semaines plus tard, et les observateurs internationaux, notamment ceux de l'OSCE, conclurent à un vote globalement libre malgré une rhétorique de campagne marquée par les divisions. La transition de pouvoir, longtemps redoutée comme explosive, se déroula sans rupture institutionnelle.
L'itinéraire de Pachinian donnait au scrutin une charge particulière. Ancien journaliste d'opposition, emprisonné sous le régime précédent pour son rôle dans les manifestations de 2008, il avait pris la tête au printemps 2018 d'un soulèvement pacifique, la révolution de velours, qui avait chassé du pouvoir le clan en place sans une goutte de sang. Porté par cette légitimité de rue, il symbolisait pour ses partisans la première rupture démocratique réelle de l'Arménie post-soviétique. La défaite de 2020 avait abîmé cette image, mais elle ne l'avait pas effacée dans l'esprit d'un électorat qui redoutait par-dessus tout le retour des hommes de l'ancien système.
Dans les rues d'Erevan, l'ambiance de la campagne mêlait colère et résignation. Les familles de soldats tués dans la guerre du Karabakh, environ quatre mille morts côté arménien, hantaient les meetings, certaines réclamant des comptes, d'autres se ralliant malgré tout au Premier ministre faute d'alternative crédible. Les portraits des disparus s'affichaient sur les places de la capitale, rappel permanent du prix payé quelques mois plus tôt. C'est dans cette atmosphère lourde que les Arméniens se rendirent aux urnes, partagés entre le deuil et le calcul politique.
L'enjeu dépassait largement les frontières arméniennes. Petite république du Caucase de moins de trois millions d'habitants, coincée entre la Turquie, l'Azerbaïdjan, l'Iran et la Géorgie, l'Arménie dépend étroitement de la Russie pour sa sécurité. La défaite de 2020 avait révélé les limites de cette protection, Moscou n'étant intervenu qu'au stade du cessez-le-feu. La reconduction de Pachinian, dirigeant issu d'un mouvement pro-occidental et démocratique, maintenait une ambiguïté stratégique que les années suivantes allaient mettre à l'épreuve.
Cinq ans après, le scrutin du 20 juin 2021 conserve sa singularité : celle d'un dirigeant qui transforme une défaite nationale en victoire électorale, en pariant sur les urnes plutôt que sur la répression. Pachinian a continué d'éloigner l'Arménie de l'orbite russe, gelant en 2024 sa participation à l'alliance militaire dirigée par Moscou après une nouvelle offensive azerbaïdjanaise sur le Haut-Karabakh en 2023, qui vida le territoire de sa population arménienne. Robert Kotcharian, lui, est resté dans l'opposition, fidèle à sa lecture d'un scrutin qu'il continue de juger volé. La "révolution d'acier" annoncée ce soir-là n'a pas mis fin aux épreuves de l'Arménie ; elle a seulement décidé qui les affronterait.