Les bureaux de vote ont ouvert ce dimanche matin à huit heures, de Bogota aux villages andins, et quarante-neuf millions de Colombiens sont appelés à trancher entre deux hommes qui ne se ressemblent en rien. D'un côté, Abelardo de la Espriella, avocat pénaliste devenu candidat d'extrême droite, soutenu sans réserve par Donald Trump. De l'autre, le sénateur Iván Cepeda, héritier désigné de la gauche au pouvoir, que le président américain qualifie de « marxiste de la gauche radicale ». À Cali, les électeurs passaient encore hier sous deux panneaux publicitaires géants se faisant face, l'un pour chaque camp, image fidèle d'un pays coupé en deux à l'heure du vote.
Le premier tour, le 31 mai, avait renversé tous les pronostics. Avec 43,74 % des voix, De la Espriella, millionnaire et outsider revendiqué, a devancé Cepeda, crédité de 40,90 %. Aucun des treize candidats n'ayant franchi la barre des 50 %, les deux hommes se retrouvent face à face aujourd'hui. Le vainqueur prendra ses fonctions le 7 août, succédant à Gustavo Petro, premier président de gauche de l'histoire du pays, dont le mandat unique s'achève.
La donne a changé depuis ce premier tour. Les sondages qui, au lendemain du 31 mai, redonnaient à Cepeda une avance d'une dizaine de points, se sont inversés au fil des trois dernières semaines. L'enquête Guarumo et Ecoanalítica publiée par El Tiempo place désormais De la Espriella à 52,6 % contre 45 % à son rival. AtlasIntel, pour Semana, mesure un écart presque identique, et son sondage du 13 juin donnait l'avocat à 50,9 % contre 43,1 %, avec près de 6 % d'électeurs indécis ou prêts à voter blanc. Une lecture plus serrée, celle du Centro Nacional de Consultoría pour Cambio, ramène l'écart à 3,9 points, 48,6 % contre 44,7 %. Tous les instituts s'accordent sur un point : l'élan est passé à droite, mais la marge reste suffisamment incertaine pour que personne ne crie victoire avant le dépouillement.
La contestation qui avait suivi le premier tour s'est, elle, largement dissipée. Au soir du 31 mai, Petro avait refusé de reconnaître le décompte préliminaire, accusant des entreprises privées d'avoir manipulé les résultats en faveur de la droite, et Cepeda avait d'abord repris ce soupçon à son compte. Le sénateur a depuis admis qu'aucune irrégularité n'entachait le scrutin. La mission d'observation électorale de l'Union européenne a confirmé n'avoir relevé aucune fraude. Reste une défiance ancienne envers les institutions électorales, que chaque camp ravive selon ses intérêts.
La sécurité, plus que l'économie, a dominé la campagne. De la Espriella en a fait son terrain, promettant une rupture nette avec la « paix totale » négociée par Petro avec les groupes armés. Il propose de bombarder leurs camps, de construire dix méga-prisons, de relancer l'épandage aérien sur les cultures de coca, de retirer la Colombie de la Cour interaméricaine des droits de l'homme et de revenir sur le droit à l'avortement. Les analystes le comparent au président argentin Javier Milei pour son programme de dérégulation. Cepeda défend au contraire la continuité d'un projet social qu'il veut réformer sans l'abandonner. Le bilan sécuritaire du pouvoir sortant reste lourd : selon le Comité international de la Croix-Rouge, le nombre de personnes déplacées par les violences a doublé en un an.
L'irruption de Washington a transformé un scrutin national en test des relations entre les deux capitales. Le 10 juin, sur son réseau Truth Social, Donald Trump a accordé à De la Espriella son « soutien complet et total », se comparant à l'avocat de 47 ans et avertissant que la relation entre Bogota et les États-Unis pourrait se dégrader en cas de victoire de la gauche. L'intervention a provoqué des remous jusqu'au Congrès américain. Mercredi, l'élu démocrate Jesús García a dénoncé une « ingérence éhontée », rappelant que son gouvernement devait « respecter, et non saper, la démocratie et la souveraineté » des voisins de la région. Les rapports entre les deux pays s'étaient déjà tendus sous Petro, dont le visa américain avait été révoqué à l'automne, autour de la lutte antidrogue et de l'immigration.
Le premier tour avait dessiné une carte révélatrice, que les deux états-majors ont passé trois semaines à exploiter. Les régions côtières, les zones frontalières et la capitale Bogota ont voté Cepeda. Les départements du centre, les plus meurtris par six décennies de conflit interne, ont penché pour De la Espriella, dont le discours de fermeté résonne là où l'État a longtemps fait défaut. La recomposition de la droite a fait le reste : la sénatrice Paloma Valencia, arrivée troisième avec 6,3 % des voix et soutenue par l'ancien président Álvaro Uribe, s'est ralliée à l'avocat, quand le centriste Sergio Fajardo et l'ex-maire de Bogota Claudia López se sont gardés de prendre parti, laissant en suspens des réserves de voix que les deux finalistes ont courtisées sans relâche.
Les bureaux fermeront à seize heures, et les premiers résultats officiels sont attendus dans la soirée. Le prochain président entrera en fonction le 7 août. D'ici là, deux Colombies se font face, et chacune se rend aux urnes persuadée que l'autre a déjà perdu.