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COLOMBIE - PRESIDENTIELLE 21/06

Colombie : le duel que personne n'avait prévu

COLOMBIE - PRESIDENTIELLE 21/06 Source : EPOC - création IA

À Bogotá, le quartier général d'Abelardo de la Espriella a reçu dimanche dernier un message qui a galvanisé ses partisans : « Soutien complet et total », signé Donald Trump. Le président américain y décrivait l'avocat colombien comme « un dirigeant intelligent, fort et coriace », appelé à affronter « un marxiste de la gauche radicale ». Le marxiste en question, le sénateur Iván Cepeda, prépare de son côté le scrutin du 21 juin avec une conviction inverse : battre ce qu'il appelle « l'extrême droite fasciste ». Entre ces deux hommes, la Colombie choisira son prochain président.

Le premier tour, le 31 mai, a renversé tous les pronostics. Avec 43,74 % des voix, Abelardo de la Espriella, avocat millionnaire et outsider revendiqué, a devancé Iván Cepeda, crédité de 40,90 %. Aucun des treize candidats n'ayant franchi la barre des 50 %, les deux hommes se retrouvent face à face. Le vainqueur prendra ses fonctions le 7 août, succédant à Gustavo Petro, premier président de gauche de l'histoire du pays, dont le mandat unique s'achève.

La surprise tient moins au duel qu'à son ordonnancement. Les sondages d'avant premier tour plaçaient Cepeda largement en tête, entre 35 et 45 % des intentions de vote, loin devant De la Espriella, donné entre 21 et 31 %. Le successeur désigné de Petro, philosophe et figure de la défense des droits humains, semblait promis à une avance confortable. Le résultat a inversé la hiérarchie attendue et installé l'avocat conservateur en favori d'un soir. « Nous allons changer l'histoire de la Colombie pour toujours », a lancé De la Espriella au moment de la proclamation des chiffres préliminaires.

La gauche a contesté avant de féliciter. Iván Cepeda a mis en doute la fiabilité du décompte provisoire, sans aller jusqu'à dénoncer une fraude, tandis que Gustavo Petro refusait de reconnaître les résultats du premier comptage, qui doit encore être vérifié et validé lors d'un dépouillement officiel pouvant durer plusieurs jours. La manœuvre dit l'enjeu : dans un pays où la défiance envers les institutions électorales reste vive, chaque pourcentage est scruté et réinterprété par les deux camps.

La recomposition de la droite explique en partie la dynamique de l'avocat. Paloma Valencia, sénatrice de 48 ans soutenue par l'ancien président Álvaro Uribe et longtemps présentée comme la candidate naturelle du camp conservateur, n'a réuni que moins de 7 % des suffrages. Elle a aussitôt rallié De la Espriella, consolidant un bloc de droite jusque-là dispersé. Au centre, Sergio Fajardo et Claudia López se sont gardés de prendre parti, laissant en suspens des réserves de voix que les deux finalistes courtisent désormais sans relâche.

L'élection se joue sur fond de violence persistante. La campagne du premier tour s'est déroulée dans un climat marqué par l'activité des groupes armés et par le souvenir de l'attentat qui a coûté la vie au sénateur et candidat Miguel Uribe Turbay, abattu en pleine campagne. La sécurité, plus que l'économie, domine les débats. De la Espriella en a fait son terrain, promettant une ligne dure contre la criminalité et le retour d'un État qu'il juge défaillant. Cepeda défend la continuité de la « paix totale » engagée par Petro, négociée avec les groupes armés, et se présente comme la deuxième étape d'un projet social interrompu.

Les enquêtes d'opinion publiées depuis le premier tour redonnent toutefois l'avantage à la gauche. Plusieurs instituts placent Iván Cepeda en tête des intentions de vote pour le second tour, avec une marge d'environ dix points sur son rival. La mécanique du report des voix joue ici un rôle décisif : une partie de l'électorat centriste et abstentionniste pourrait se mobiliser contre la perspective d'une présidence d'extrême droite, comme elle l'avait fait en 2022 pour porter Petro au pouvoir. Rien n'est acquis pour autant, tant le premier tour a démenti les projections.

L'irruption de Washington dans la campagne ajoute une variable. En apportant son « soutien complet et total » à De la Espriella et en qualifiant Cepeda de « marxiste radical », Donald Trump a transformé un scrutin national en test des relations entre Bogotá et son principal partenaire commercial. Les rapports entre les deux capitales s'étaient déjà tendus sous Petro, autour de la lutte antidrogue et de l'immigration. Le résultat du 21 juin déterminera si la Colombie renoue avec l'alignement traditionnel sur les États-Unis ou poursuit la trajectoire d'autonomie esquissée ces quatre dernières années.

Reste la question des débats. Une action en justice, une tutela, avait été déposée avant le premier tour pour contraindre Iván Cepeda à participer à au moins deux confrontations télévisées. L'épisode illustre la tension d'une campagne où chaque camp accuse l'autre d'esquiver le face-à-face, et où le moindre rendez-vous médiatique devient un objet de bataille juridique.

Quarante-neuf millions de Colombiens sont appelés aux urnes le 21 juin. À gauche, le score historique réalisé par Cepeda nourrit l'espoir d'une victoire que les sondages annoncent désormais probable. À droite, De la Espriella mise sur la dynamique d'un premier tour gagné contre toute attente et sur le ralliement d'Uribe. Le prochain président entrera en fonction le 7 août. D'ici là, deux Colombies se font face, et aucune ne croit encore à la défaite.