À 20 heures, quand les premières estimations sont tombées sur les écrans de télévision, un cadre du Parti socialiste réuni Cité Malesherbes a lâché un chiffre avant même que le présentateur ne le prononce : « 280 ». Il s'est trompé de cinq sièges, par défaut. Le Parti socialiste et ses alliés du Mouvement des radicaux de gauche viennent de remporter 285 des 491 sièges de l'Assemblée nationale. Pour la première fois sous la Ve République, un parti de gauche détient à lui seul la majorité absolue des députés.
Le résultat dépasse les espérances de ceux qui, cinq semaines plus tôt, avaient porté François Mitterrand à l'Élysée. Le 22 mai, deux jours après son investiture, le nouveau président avait dissous l'Assemblée élue en 1978, encore dominée par la droite. Il avait demandé aux Français de lui donner les moyens de gouverner. Ils les lui ont accordés sans réserve. Avec près de 38 % des suffrages au premier tour du 14 juin, le PS avait déjà créé la surprise ; le second tour a transformé l'avance en raz-de-marée.
La carte électorale en porte la trace partout. Des circonscriptions tenues par la droite depuis des décennies ont basculé. Des ministres du gouvernement Barre, battus une première fois à la présidentielle, le sont une seconde fois dans leur fief. Le Rassemblement pour la République de Jacques Chirac et l'Union pour la démocratie française, qui comptaient ensemble près de trois cents députés dans l'Assemblée sortante, tombent autour de cent cinquante. La droite, qui gouvernait la France depuis 1958, se retrouve réduite à un rôle qu'elle n'avait jamais connu.
Le Parti communiste, lui, sort affaibli de l'épreuve. Avec 44 élus, il perd près de la moitié de ses sièges. Georges Marchais, qui avait mené une campagne présidentielle dure contre le candidat socialiste avant de se rallier au second tour, voit son parti écrasé par l'allié devenu rival. Le rapport de forces à gauche, longtemps favorable au PCF, s'est inversé en une décennie. La discussion sur l'entrée de ministres communistes au gouvernement, ouverte depuis l'élection présidentielle, se poursuivra désormais en position de faiblesse pour les communistes.
Le Premier ministre Pierre Mauroy, nommé le 21 mai, va pouvoir s'appuyer sur une majorité qui ne dépend de personne. Son premier gouvernement, formé dans l'attente du scrutin, devrait être remanié dans les jours qui viennent pour tenir compte des nouveaux équilibres. Le maire de Lille a fait campagne sur les engagements pris pendant la présidentielle : relèvement du SMIC, création d'un impôt sur les grandes fortunes, nationalisations, abolition de la peine de mort, semaine de trente-neuf heures, cinquième semaine de congés payés. La majorité dont il dispose lui laisse peu d'excuses pour ne pas les appliquer.
L'ampleur de la victoire tient pour une part à un électorat de droite resté chez lui. L'abstention a fortement progressé au second tour, dépassant 30 % des inscrits. Découragés par la défaite présidentielle de Valéry Giscard d'Estaing, beaucoup d'électeurs conservateurs ne se sont pas déplacés. Le mode de scrutin majoritaire à deux tours a fait le reste : quelques points d'avance en voix se traduisent par des dizaines de sièges. Le système, conçu en 1958 pour donner au pouvoir gaulliste des majorités stables, profite cette fois à ses adversaires d'hier.
Dans les permanences socialistes de province, la soirée a pris des airs de fête prolongée. À Lille, à Marseille, à Nantes, des militants sont descendus dans la rue. Place de la Bastille, où des dizaines de milliers de personnes avaient célébré l'élection de Mitterrand sous la pluie le 10 mai, des groupes se sont reformés en début de soirée. La gauche, qui n'avait pas exercé le pouvoir depuis 1958 et n'avait jamais disposé d'une telle assise parlementaire, mesure ce qui lui arrive.
Reste à transformer l'avantage. Une majorité absolue oblige autant qu'elle libère. Les marchés ont déjà réagi à l'élection présidentielle par des sorties de capitaux et des pressions sur le franc ; le programme économique de la gauche, fait de relance et de dépense publique, va se heurter à une conjoncture mondiale marquée par l'inflation et le chômage. Les partenaires européens et américains observent avec attention la présence annoncée de communistes dans un gouvernement d'Europe occidentale, dossier que Washington suit de près.
Le nouveau président a obtenu en quelques semaines ce qu'aucun dirigeant de gauche n'avait réuni avant lui : la présidence, le gouvernement et une Assemblée acquise. Les institutions de la Ve République, que la gauche avait combattues à leur naissance comme un instrument de pouvoir personnel, lui offrent aujourd'hui une concentration de moyens sans précédent. L'Assemblée nouvelle se réunira début juillet. Pierre Mauroy y présentera sa déclaration de politique générale. Personne, dans les rangs socialistes, ne doute qu'elle sera votée.