Felipe González a gagné, et pourtant le sourire affiché au siège du PSOE, rue Ferraz à Madrid, paraissait moins large qu'il y a quatre ans. Le Parti socialiste ouvrier espagnol conserve la majorité absolue au Congrès des députés avec 184 sièges sur 350. C'est dix-huit de moins qu'en 1982, et plus d'un million d'électeurs ont cessé de lui accorder leur voix. Le chef du gouvernement reste maître de l'Espagne pour quatre ans. Il l'est avec une assise rognée.
Le PSOE a réuni un peu moins de 8,9 millions de suffrages, soit 44 % des voix. Le seuil de la majorité absolue, fixé à 176 sièges, reste franchi de huit longueurs. González pourra donc gouverner seul, sans chercher d'alliés, comme depuis octobre 1982. Mais le scrutin de ce dimanche marque la fin de l'état de grâce. La première législature socialiste avait été portée par l'élan du changement après quarante ans de franquisme et une transition démocratique encore fragile. La seconde s'ouvre sur un bilan que les électeurs jugent avec davantage de distance.
González avait choisi lui-même le calendrier. Les élections étaient prévues pour l'automne ; il a signé le décret de dissolution fin avril et avancé le vote de cinq mois. Le calcul reposait sur un succès récent : le 12 mars, les Espagnols avaient approuvé par référendum le maintien du pays dans l'OTAN, à l'issue d'une campagne où le chef du gouvernement avait engagé son crédit personnel. Le PSOE, qui s'était opposé à l'adhésion atlantique dans l'opposition, avait fini par la défendre au pouvoir. Le retournement avait divisé son électorat de gauche ; le résultat du référendum a néanmoins donné à González l'argument qu'il cherchait pour solliciter un nouveau mandat sans attendre.
La droite, elle, butte toujours sur le même plafond. La Coalition populaire de Manuel Fraga obtient un peu plus de 5,2 millions de voix et 105 sièges, à peu près le score de 1982. Ancien ministre de Franco devenu chef de file de l'opposition conservatrice, Fraga ne parvient pas à élargir sa base au-delà d'un noyau fidèle. Son incapacité à séduire le centre laisse un espace que d'autres convoitent. Adolfo Suárez, premier chef de gouvernement de la démocratie restaurée, tente de l'occuper avec son Centre démocratique et social, qui progresse nettement et passe de deux à dix-neuf députés.
À la gauche du PSOE, la Gauche unie, coalition rassemblée autour du Parti communiste, recueille un peu plus de 4 % des voix et sept sièges, contre quatre auparavant. Le gain est réel, mais il reste modeste pour une formation qui espérait capter le mécontentement des socialistes déçus par le virage atlantiste. Le scrutin proportionnel espagnol, qui surreprésente les grandes provinces et pénalise les forces dispersées sur tout le territoire, continue de désavantager les communistes.
Le pays que González va continuer de diriger n'est plus tout à fait celui de 1982. L'Espagne est entrée dans la Communauté économique européenne le 1er janvier, aboutissement d'une négociation que les socialistes revendiquent comme leur réussite majeure. Le gouvernement a engagé une reconversion industrielle douloureuse dans les chantiers navals et la sidérurgie, au prix de licenciements massifs dans le nord du pays. Le chômage dépasse les 20 % de la population active, l'un des plus élevés d'Europe occidentale. Les syndicats, y compris l'Union générale des travailleurs, historiquement liée au PSOE, expriment une irritation croissante contre une politique économique jugée trop libérale.
Dans les quartiers ouvriers de Madrid et des villes industrielles, le vote socialiste a reflué sans basculer pour autant vers la droite. Beaucoup d'électeurs se sont abstenus. La participation, encore très forte aux scrutins du début de la décennie, a marqué le pas. L'enthousiasme des premières élections libres laisse place à une relation plus ordinaire entre les citoyens et leurs gouvernants, signe d'une démocratie qui se banalise après en avoir fini avec la peur de l'instabilité.
González disposera donc des coudées franches pour appliquer son programme : poursuite de la modernisation économique, préparation des grands rendez-vous de 1992 que sont les Jeux olympiques de Barcelone et l'Exposition universelle de Séville, consolidation de la place espagnole dans les institutions européennes. Le chef du gouvernement a fait de l'arrimage du pays à l'Europe le fil conducteur de son action ; il dispose désormais de quatre années supplémentaires pour le tendre.
Le nouveau Congrès se réunira en juillet. González y demandera la confiance qu'il a déjà reçue des urnes. Le vote ne fait aucun doute. La question que se posent ce soir les dirigeants socialistes est d'un autre ordre : combien de temps une majorité absolue résiste-t-elle à l'exercice du pouvoir, quand chaque réforme coûte des voix et que l'opposition, faute de mieux, attend que l'usure fasse son travail.