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UN JOUR, UN PAYS

Brunei : le royaume du pétrole face au compte à rebours

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Sur la côte nord de Bornéo, coincé entre deux morceaux de l'État malaisien du Sarawak, un sultanat grand comme un département français vit depuis des décennies au rythme du gaz et du brut. Le Brunei Darussalam — « la demeure de la paix » — compte aujourd'hui environ 465 000 habitants et reste l'une des dernières monarchies absolues de la planète. À sa tête, le sultan Hassanal Bolkiah règne sans interruption depuis 1967 et cumule, depuis l'indépendance de 1984, les fonctions de chef de l'État et de Premier ministre. Il est, à ce jour, le souverain au règne le plus long du monde.

Le pays s'étend sur à peine 5 765 kilomètres carrés, divisés en deux enclaves séparées par le territoire malaisien. La capitale, Bandar Seri Begawan, abrite la mosquée Omar Ali Saifuddien et le palais Istana Nurul Iman, présenté comme la plus vaste résidence royale habitée au monde. Une forêt tropicale dense, parmi les mieux préservées d'Asie du Sud-Est, couvre encore la majeure partie du territoire — un luxe rendu possible par une économie qui n'a jamais eu besoin de raser ses arbres pour vivre, puisque sa richesse vient du sous-sol.

L'histoire du Brunei dépasse de loin sa taille actuelle. Du XVe au XVIIe siècle, le sultanat dominait une grande partie de Bornéo et s'étendait jusqu'aux actuelles Philippines. Le déclin s'amorce avec l'arrivée des puissances européennes et la cession progressive de territoires, notamment au rajah blanc James Brooke au Sarawak. En 1888, le sultanat devient protectorat britannique. La découverte de pétrole à Seria, en 1929, change tout : elle transforme un territoire affaibli en l'un des espaces les plus stratégiques de la région. Le Brunei accède finalement à la pleine indépendance le 1er janvier 1984, l'un des derniers à se détacher de la couronne britannique en Asie.

Le modèle politique repose sur une formule officielle, la Melayu Islam Beraja — la monarchie malaise islamique — qui fait de la religion, de la langue et de la fidélité au trône les trois piliers de l'identité nationale. Il n'existe pas de Parlement élu : un Conseil législatif, dont les membres sont nommés par le sultan, exerce un rôle largement consultatif. Depuis 2014, le pays applique par étapes un code pénal fondé sur la charia. L'entrée en vigueur, en 2019, de peines comme la lapidation pour adultère et homosexualité avait provoqué un tollé international et des appels au boycott des hôtels détenus par le sultan. Sous la pression, les autorités avaient alors confirmé le maintien d'un moratoire de fait sur la peine capitale.

L'économie raconte à elle seule la singularité du pays. Le pétrole brut et le gaz naturel représentent environ 65 % du produit intérieur brut et près de 95 % des exportations, le Japon figurant parmi les premiers clients. Le revenu par habitant compte parmi les plus élevés du monde, complété par les revenus considérables des placements du fonds souverain à l'étranger. Les Brunéiens ne paient pas d'impôt sur le revenu, bénéficient d'une santé et d'une éducation gratuites, de carburant et de logements subventionnés. Cette générosité, financée par la rente, achète une stabilité sociale rare.

Mais le confort dissimule une équation de plus en plus tendue. La croissance a marqué le pas en 2025, plombée par des prix de l'énergie moins favorables et par des opérations de maintenance sur les installations pétrolières et gazières, qui ont rappelé les limites d'une diversification toujours promise et jamais aboutie. Le gouvernement répète depuis des années sa volonté de réorienter l'économie vers les technologies de l'information, le tourisme ou la production halal. Les résultats restent modestes. La quasi-totalité des emplois qualifiés relève encore directement ou indirectement de l'État et du secteur des hydrocarbures, et le secteur privé peine à émerger.

Le calendrier ajoute à l'inquiétude. Les réserves d'hydrocarbures, bien que substantielles, ne sont pas infinies, et la transition énergétique mondiale menace à terme la demande même de gaz qui fait vivre le sultanat. En avril 2026, recevant des responsables économiques, le sultan Hassanal Bolkiah a lui-même insisté sur la nécessité de naviguer dans un paysage énergétique « dynamique et en pleine évolution », évoquant les défis posés par l'instabilité géopolitique. C'est une rare reconnaissance publique, au sommet de l'État, de la fragilité d'un modèle longtemps présenté comme indéboulonnable.

La question de la succession plane également. Âgé de 79 ans, le souverain a été opéré avec succès d'une prothèse totale du genou en janvier 2026 à Jerudong Park. Son fils, le prince héritier Al-Muhtadee Billah, a été désigné de longue date, mais aucune transition n'a encore été testée à la tête d'un régime entièrement organisé autour d'un seul homme. Une partie des analystes considère que la stabilité apparente du Brunei repose sur des fondations plus fragiles qu'il n'y paraît : une rente déclinante, une population jeune en quête d'emplois et de libertés, et un appareil d'État sans contre-pouvoir.

Pour l'heure, le sultanat continue d'avancer au rythme tranquille de ses revenus pétroliers et de ses cérémonies royales. La prochaine fête nationale, le 23 février, déroulera comme chaque année ses fastes à Bandar Seri Begawan. Reste une certitude que personne, dans le palais comme dans les champs gaziers, ne conteste vraiment : le pétrole qui a fait le Brunei ne durera pas éternellement.