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MEMOIRE D URNES

23 juin 1968 : Premier tour des législatives, la peur du désordre profite massivement aux gaullistes

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Trois semaines plus tôt, des centaines de milliers de manifestants remontaient les Champs-Élysées pour défendre le général de Gaulle et réclamer le retour à l'ordre. Ce dimanche soir, les mêmes ont voté. Les estimations du premier tour des élections législatives donnent à la majorité présidentielle 46 % des suffrages exprimés et déjà 144 élus dès ce premier tour, un score sans équivalent depuis le début de la Ve République. La dissolution décidée par Charles de Gaulle le 30 mai, au plus fort de la crise, s'annonce comme un pari gagnant.

Le calendrier de ces élections raconte à lui seul l'histoire des dernières semaines. Fin mai, la France était paralysée par une grève générale qui touchait neuf millions de salariés, par l'occupation des usines et des universités, par des nuits d'affrontements au Quartier latin. Le pouvoir avait paru vaciller. Le 29 mai, le chef de l'État avait disparu quelques heures, le temps d'un déplacement à Baden-Baden auprès du général Massu resté secret jusqu'à son retour. Le 30 mai, dans une allocution radiodiffusée de quatre minutes, il avait écarté l'hypothèse d'une démission, maintenu Georges Pompidou à Matignon et dissous l'Assemblée nationale. Quelques heures plus tard, la foule envahissait les Champs-Élysées en sens inverse de la révolte étudiante.

La campagne qui a suivi a tenu en un mot d'ordre : le rétablissement de l'ordre. Les candidats de l'Union pour la défense de la République, l'étiquette sous laquelle les gaullistes se sont rassemblés pour la circonstance, ont martelé la dénonciation de la subversion et la crainte du chaos. Ils ont désigné le Parti communiste et l'extrême gauche comme les responsables du désordre, agitant la menace d'un basculement totalitaire. L'argument a porté bien au-delà de l'électorat habituel du gaullisme. Une partie des classes moyennes, effrayées par les semaines écoulées et inquiètes pour leurs économies après la pénurie d'essence et la fermeture des banques, s'est rangée derrière le pouvoir.

La gauche, à l'inverse, paie le prix d'une crise qu'elle n'a ni déclenchée ni maîtrisée. La Fédération de la gauche démocrate et socialiste de François Mitterrand, qui avait cru voir s'ouvrir une perspective de pouvoir lorsque son chef de file proposait un gouvernement provisoire, recule. Le Parti communiste, première force de l'opposition, subit lui aussi le contrecoup. Pierre Mendès France, que la gauche non communiste avait envisagé de porter à la tête d'un cabinet de transition, se retrouve en difficulté dans sa circonscription de Grenoble. Les divisions affichées au cœur de la crise, l'incapacité des oppositions à présenter une alternative crédible, se traduisent dans les urnes par une sanction nette.

Le mode de scrutin majoritaire amplifie le mouvement. Avec 46 % des voix au premier tour, la majorité sortante place déjà 144 de ses candidats à l'Assemblée sans attendre le second tour, là où un parti devait franchir la majorité absolue des suffrages dans sa circonscription. Le report des voix de la droite non gaulliste, regroupée derrière les Républicains indépendants de Valéry Giscard d'Estaing, devrait encore gonfler le total de la majorité dimanche prochain. Les premiers calculs des états-majors laissent entrevoir une Assemblée comme la Ve République n'en a jamais connu.

Dans les permanences gaullistes, le soulagement l'emporte sur l'euphorie. Il y a un mois, certains dans l'entourage du général envisageaient le pire. La rue semblait avoir pris le pas sur les institutions. Le choix de remettre la décision aux électeurs plutôt que de céder à la pression, défendu par Pompidou contre l'avis de ceux qui prônaient le référendum, paraît ce soir justifié. Le Premier ministre, qui a mené la campagne au pas de charge en sillonnant la France, apparaît comme le grand bénéficiaire politique de la séquence, au point que ses relations avec l'Élysée nourrissent déjà des commentaires.

Reste que ce vote n'efface pas ce qui s'est joué au printemps. Les accords de Grenelle, négociés fin mai entre le gouvernement, le patronat et les syndicats, ont consenti une hausse de 35 % du salaire minimum et une augmentation générale des salaires. Les revendications ouvrières et étudiantes ne disparaîtront pas avec un résultat électoral. La société française qui a voté ce dimanche pour l'ordre est aussi celle qui, quelques semaines auparavant, contestait l'autorité sous toutes ses formes, dans les usines comme dans les amphithéâtres.

Le second tour aura lieu le 30 juin. Sauf retournement improbable, il confirmera et amplifiera l'avance de la majorité. Les gaullistes pourraient disposer à eux seuls de la majorité absolue des sièges, ce qu'aucune formation n'avait réussi avant eux. Le général de Gaulle, qui a fait de cette élection un plébiscite déguisé, aura obtenu des Français ce qu'il leur demandait. Il lui restera à gouverner avec une majorité née de la peur, et à répondre aux attentes d'un pays qui réclamait l'ordre sans avoir renoncé à ce qu'il exigeait au printemps. Ce dimanche de juin, cette question-là attendra.